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Le grand bleu
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sanrever
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MessagePosté le: Dim 1 Fév 2009 - 19:39    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Nous avons mis au point un nouveau concept, chaque mois nous ouvrirons un sujet et chacun fera des recherches dessus et mettra ses résultats dans le post qui convient.
Nous avons décidé de commencer cette expérience avec le film "Le grand bleu" de Luc Besson, vous pouvez mettre des interviews, photos...
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MessagePosté le: Dim 1 Fév 2009 - 19:39    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Dim 1 Fév 2009 - 20:06    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

le but de ces recherches est de pouvoir mettre en commun tout ce qu'on pourra trouver sur Le grand bleu. A la fin du mois écoulé, je ferais une synthèse de toutes les recherches et cette synthèse sera mise en ligne sur le site!

on compte sur vous tous pour que ces recherches soient fructueuses! Okay
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www.devant-soi.com

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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 15:51    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

informations générales

synopsis: Le film est inspiré de la vie de Jacques Mayol et de Enzo Maiorca. Il met en scène une compétition entre deux apnéistes. Jacques et Enzo se connaissent depuis l'enfance dans les années 1960. Ils ont grandi ensemble en Grèce et partagent depuis toujours leur passion pour la mer. Mais à la suite du décès du père de Jacques par accident au cours d'une plongée, ce dernier rentre en France. Vingt ans ont passé, mais la rivalité entre les deux hommes existe toujours. Le championnat du monde d'apnée No Limit à Taormina en Sicile à la fin des années 1980 sera l'occasion pour les deux hommes de se retrouver et d'explorer un monde que personne d'autre qu'eux ne connaît aussi bien.


Distribution
Jean-Marc Barr : Jacques Mayol
Jean Reno : Enzo Molinari (qui est un pseudonyme pour Enzo Maiorca)
Rosanna Arquette : Johanna Baker
Jean Bouise : l'Oncle Louis
Paul Shenar : Docteur Laurence
Marc Duret : Roberto
Sergio Castellitto : Novelli
Griffin Dunne : Duffy
Andréas Voutsinas : le prêtre orthodoxe


Récompenses et nominations
Nomination au César du meilleur film
Nomination au César du meilleur réalisateur pour Luc Besson
Nomination au César du meilleur acteur pour Jean-Marc Barr
Nomination au César du meilleur acteur dans un second rôle pour Jean Reno
César de la meilleure musique écrite pour un film de Eric Serra
César du meilleur son


autour du film et anecdotes

L'histoire du Grand Bleu est inspirée par la vie de Jacques Mayol, célèbre champion de plongée en apnée.
Le Grand Bleu a été un succès public considérable, Luc Besson a dû sortir en salles une version longue de son film de cinquante minutes de plus que l'originale. À noter l'accroche amusante et revancharde ("N'y allez pas ça dure 3h !") de la part du réalisateur sur l'affiche de cette version allongée.
L'exploitation américaine du film s'est faite sans la musique d'Éric Serra, remplacée par une partition de Bill Conti.
Le réalisateur du film, Luc Besson fait une apparition dans le film dans le rôle d'un plongeur.
Le film est dédicacé à la fille du réalisateur, Juliette Besson, issue de sa relation avec l'actrice Anne Parillaud.
L'apnéiste Enzo Maiorca, dont le rôle fut interprété par Jean Reno, n'apprécia pas le film et tenta tout pour l'interdire en Italie, sans succès.
Le film a attiré près de 9,2 millions de spectateurs français.
Le Grand Bleu est le premier film que Luc Besson a tourné en anglais. Ce choix, justifié par l'importance du budget du film, a été adopté en cours de tournage, il avait été prévus originalement de tourner le film en français et en anglais[1]
Le « record » de Jacques Mayol de 120 mètres, considéré par les médecins dans le film comme une limite absolue, sera par la suite pulvérisé : il est actuellement (depuis 2007) de 214 mètres

Luc Besson

Nom : Besson
Prénom : Luc
Date de Naissance : 18 août 1969
Nationalité : Française
Métier : Producteur, Réalisateur, Scénariste

Luc Besson prédestiné à une carrière dans la plongée, eut son destin changé suite à un accident...A 17 ans il découvre le cinéma et cumule les boulots comme second réalisateur sur des films comme "deux lions au soleil" ou "Les bidasses au grandes manoeuvres" . C'est durant cette période qu'il rencontra Jean Reno avec qui il collaborera sur de nombreux films.

1983 : Il sort son premier film "le dernier combat" qui en plus de passer au festival d'Avoriaz , fut nommé aux Césars. Ce film lui permit de signer un contrat avec la Gaumont pour réaliser "Subway" en 1985.
1988 : Fort de ses 2 derniers succès, il écrit et sort "Le grand bleu" qui fut un succès commercial énorme.
A partir d'ici il enchaine les films à gros budget à fort succès commerciaux comme "Nikita" en 1991, "Leon" en 1995 avec Jean Reno toujours.
1998 : Il se lance sur un projet de film de science fiction très ambitieux : " Le cinquième élément" avec Bruce Willis et Milla Jovovich qui la aussi fut un énorme succès.
1999 : Il sort "Jeanne d'Arc".
2000 : Il fonde Europacorp qui produira notamment les 3 films de la saga "Taxi"
2005 : Il produit et réalise "Angel A" avec Jamel Debouzze et Rie Rasmussen.
2006 : Il sort son 10ème et dernier film : "Arthur et les minimoys" .

Il décide d'arrêter le cinéma pour se conscacrer à sa fondation pour aider les jeunes des Banlieues

Films marquants :


2006 : Arthur et les Minimoys
2005 : Angel-A
1999 : Jeanne d'Arc
1997 : Le cinquième élement
1994 : Léon
1991 : Atlantis
1990 : Nikita
1988 : Le grand bleu
1985 : Subway
1983 : Le dernier Combat
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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 15:55    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

l'équipe du grand Bleu



Mayol et Besson

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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:03    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

citations

"Le véritable point de départ, c'est un film, un documentaire sur Jacques Mayol, où il descendait déjà à 92 m. Je me demandais comment il arrivait à trouver à l'intérieur de lui suffisament de bonheur pour descendre dans des conditions aussi mauvaises, car il y a quand même beaucoup de pression, il fait très froid, je voulais savoir comment..." Luc Besson


Interviewé en août 1998 à l'occasion de la resortie du film (10 ans après)
"C'était un tournage de rêve, et une aventure qu'on a partagé Jean et moi surtout en jouant les personnages de Jacques et Enzo et je pense que c'est l'amitié qui s'est forgée avec ce film." Jean-Marc Barr
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:17    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

LES CAHIERS DI CINEMA juin 1988

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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:26    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

extrait de l'interview Steven Spielberg - Luc Besson pour Première (novembre 1996)- passage sur le grand Bleu




Première / Des Dents de la mer au Grand Bleu, quel est votre rapport à la mer ?

Spielberg / [en français] Ah, les Dents de la mer… [il fredonne, menaçant, la musique du film, et ajoute:] J'ai adoré Le Grand Bleu.

Besson / J'avais à peu près 15 ans, et mon rêve était de faire un film sur les dauphins; c'était un peu la gestation du Grand Bleu. Je rêvais d'un film où les gens se diraient que la mer c'est merveilleux.

Spielberg / Idyllique et beau… et tellement sécurisant, ha! [Rire lent et sardonique.]

Besson / C'est alors qu'arrive les Dents de la mer. Succès considérable partout. J'ai bien aimé le film, mais ça m'a déprimé que des millions de gens en France en sortent terrorisés par la mer. Vous avez gâché mon rêve pendant si longtemps!

Spielberg / [Il éclate de rire] Je le regrette !


Besson / Après, je me suis demandé comment faire oublié cette phobie. Finalement, Le Grand Bleu a lui aussi eu du succès. Et le jour où il a rattrapé les scores des Dents de la mer en France, j'ai été vraiment content: je me suis dit que, dorénavant les gens avaient les deux versions...

Spielberg / J'aime beaucoup cette idée. Nous avons fait les deux films sur l'océan, les deux films sur la mer, les deux mers. Moi, tout ce que je sais de l'océan, c'est que j'en ai toujours eu peur. J'étais le candidat idéal pour diriger les Dents de la mer. Je me suis demandé pourquoi. J'ai fouillé dans mes souvenirs et j'ai retrouvé. Je devais avoir 3 ou 4 ans; on habitait dans le New Jersey et, avec mon père, on allait à Atlantic City tous les week-ends. Je me souviens qu'il m'emmenait dans l'eau et me tenait au-dessus de sa tête quand les vagues arrivaient. Je me sentais très en sécurité dans ses bras. Et il y a eu cette vague, plus haute. Mon père m'a lâché, j'ai culbuté, et j'ai avalé de l'eau salée… J'ai un souvenir très vif à la fois de la confiance que j'éprouvais dans les bras de mon père et, simultanément, de la trahison de la nature m'arrachant à mon père pour me jeter sous l'eau. Je crois que mon désir de faire Les dents de la mer me vient de là.

Besson / Pour moi c'est le contraire. J'avais 6 ans, je vivais en Grèce avec mon père qui était professeur de plongée. Sur l'île où nous étions, il n'y avait pas d'enfants, je n'avais pas d'amis. J'étais seul. Le seul ami que j'ai fini par avoir, c'était une pieuvre que j'allais nourrir tous les jours. Pour ça, il fallait que je descende dans un repère de murènes. Du coup, mon père a essayé de m'apprendre à me servir d'une bombonne d'oxygène; mais la bombonne était plus grande que moi. Alors, il m'a jeté à la mer avec la bombonne parce que une fois dans l'eau elle ne pèse plus rien. Et, chaque jour, j'allais voir mes "amis". C'est comme ça que j'ai développé un sentiment inverse du vôtre. L'eau, c'était le seul endroit où je pouvais avoir des amis.

Spielberg / C'est une histoire magnifique! À propos si vous voulez passer sur le plateau vous êtes le bienvenu.

Besson / J'arrive !
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sanrever
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:38    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Merci, elle est très sympa la photo des 4 ensembles
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:42    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Luc Besson, Jean Marc Barr et le véritable Jacques Mayol



Luc Besson et Jean Marc Barr se préparant à plonger.



Luc Besson et les acteurs du film lors de la première au gala d'ouverture du Festival de Cannes en 1988.

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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 16:44    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

de rien San


infos complèmentaires

Le film a nécessité une équipe de 210 personnes, neuf mois de tournage, en Italie en Grèce, aux Iles Vierges, aux Etats-Unis et au Pérou, huit mois de montage et, durant tout ce temps, aucune information ne vint dissiper le mystère entretenu volontairement, par Luc Besson autour de son film projeté, pour la première fois en public, en gala d'ouverture du Festival de Cannes 1988

Jacques Mayol, plongeur professionnel, fut conseiller technique des prises de vues sous-marines pour lesquelles deux ingénieurs, Christian Pétron et Francis Laum, ont mis au point des caméras spéciales corrigeant la diffraction et la colorimétrie due à l'eau.

Encadrés par d'anciens nageurs de combat, l'équipe du film supporta toutes les épreuves : les 15 descentes par jour, la longue attente aux paliers de décompression, le vent force 7 qui hérissait la mer à la remontée et les incidents de plongée... A terre, ils rencontrèrent aussi beaucoup de difficultés. : en Grèce, dans une crique perdue avec un téléphone pour 70 personnes ou en compagnie des indiens du Pérou qui n'avaient jamais vu de blancs. Les acteurs n'ont pas été doublés pour les scènes de plongée et ont été entraîné par Luc Besson en personne ! Il atteignirent à la fin de leur entraînement un excellent niveau qui leur permit de plonger à environ 50 mètres avec des apnées de plus de 3 minutes.
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:02    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:09    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Récit Luc Besson sur le tournage en Sicile du "Grand Bleu" (tiré de "L'histoire du Grand Bleu")

"La Sicile

29 juin, départ pour Taormina. On a affrété une Caravelle rien que pour nous. Cent techniciens et comédiens dans le même avion. Je n'avais pas connu une telle ambiance depuis l'internat : c'est tout juste si les petits suisses ne volent pas à travers l'appareil. Soudain, Jean-Marc se met dans l'allée, en short et débardeur, brandit une épée en carton, et le voilà parti, tonitruant, dans un couplet shakespearien qu'il avait joué au théâtre à Londres, juste avant le film.
"Take this sword, my lord !"
Tout le monde est terrasé. Il a, en quelques secondes, broyé l'image de Jacques et composé un chevalier britannique pure-cream. Le speach fini, il reprend son sourire un peu niais, sa démarche gauche et retourne s'asseoir. Il avait fait là une grave erreur, car depuis ce jour, toute l'équipe lui demanda sans arrêt de refaire le numéro.

La Sicile est un pays formidable que j'adore, où l'on ne peut pas travailler sans être "protégé". On fait donc appel à des gens qui sont là pour ça (attention, faut d'abord savoir si vous êtes sous la protection de Messine ou de Syracuse, Taormina étant entre les deux.)
Une fois ce problème réglé, c'est incroyable : vous pouvez tourner n'importe où, n'importe quand, laisser les camions de matériel ouverts, il n'y a jamais de problèmes.
Avant, on ne pouvait pas filmer dans la gare, après on nous demande à quelle heure on veut que le train s'arrête !
En plus, nos protecteurs sont discrets et courtois, même les policiers les saluent.

Après quelques jours, on reçoit enfin les premiers rushes de Paris. Dans une cour en pierre du XVème siècle, on tend un drap et installe un projecteur dont l'âge n'est pas précisé, mais je peux vous dire qu'il nous a vu naître ! Toute l'équipe est là, au complet, pour assister à cette rustique séance. Toute l'équipe, sauf les acteurs... Les acteurs n'ont pas le droit de voir les rushes. Je ne veux pas qu'ils se rassurent ni qu'ils s'inquiètent, je veux surtout qu'ils n'y pensent pas et continuent à rester concentrés. Les personnages ne doivent vivre pour l'instant que dans leur tête, pas sur la pellicule. Mais le bon Jean Reno est un malin, et il se sert de son charme naturel pour faire sortir les vers du nez aux filles du tournage (costumières, maquilleuses, coiffeuses, etc.). Et malgré mes consignes, elles craquent et lui avouent qu'il est formidable. Le soir même, Jean arrive sur le tournage et je sais déjà que quelqu'un a parlé. Son assurance, sa démarche, il lance des blagues à table, il n'est pas le premier sur le plateau. Autant d'indices pour moi. Je le laisse faire et la plan se met en place, pendant qu'il parade et fait le paon. Du coup, je dis "moteur" sans qu'il s'en aperçoive. Il n'a rien vu, rien suivi de la préparation, car d'habitude je commençais sur Rosanna ou Jean-Marc (pour permettre à Jean de mieux répéter son anglais). Ce soir-là, j'ai commencé sur lui, direct.



Jean se retrouve coincé, les regards virés sur lui et... il bloque. Je ne lui donne aucune indication et je le laisse s'enterrer pendant vingt prises. Il est alors bien mûr, perdu à souhait. Je le laisse encore mijoter une bonne vingtaine de prises, jusqu'à ce qu'il craque et m'appelle à son secours. Je lui demande alors si le fait de savoir qu'il était bon dans les rushes l'avait aidé au cours de ces quarante prises. De ce moment-là, il sera exemplaire jusqu'au dernier jour de tournage et ne demandera plus jamais de nouvelles des rushes.

En revanche, Rosanna m'avait bel et bien coincé. Depuis Paris, elle avait des problèmes avec son personnage et elle me posait mille et une questions auxquelles je me devais de lui répondre. J'avais gagné un peu de temps en prétextant qu'on les réglerait en Sicile et elle se faisait de plus en plus pressante. Je réclamais sa confiance, mais cela lui paressait plutôt suspect. Elle n'avait pas tort. Si j'avais été aussi sûr de moi, il aurait été simple de répondre, tout simplement, à ses interrogations. Donc un soir après le tournage, j'appelle Francis Veber à la rescousse.
"Johana est enceinte, elle le sait, elle le dit à Jacques et il s'en va quand même". Cela semble tenir debout mais Rosanna secoue tellement le pommier que j'ai peur de voir toutes les pommes se décrocher.
Francis m'écoute pendant vingt minutes sans rien dire. Puis il me dit : "C'est quoi l'histoire de ton film ?". Un peu surpris, je lui réponds : "Ben, c'est l'histoire d'un homme qui...", il me coupe. "C'est l'histoire d'un homme, point. Te prends pas la tête avec le reste. Si ça te plaît, fais-le comme ça, c'est bien. Reste concentré sur lui."
Ca ne m'a pas donné les réponses aux questions qui fusaient de la part de Rosanna, mais ça m'a bien remis d'aplomb pour tout le reste du film. Il m'avait redonné confiance en mon histoire, "l'histoire d'un homme qui aurait dû naître dauphin". Quatrième semaine de tournage. Jean-Marc en a marre de Rosanna professeur. On a une scène à faire, les trois dans la Fiat avec le dauphin volé sur le toit. Rosanna trouve la scène molle et veut que je bosse dessus. Jean-Marc craque et met son grain de sel : "J'ai plutôt envie de dire... ça... que... ça..." Pris par cette folie collective, Jean s'y met aussi : "Moi, je pourrais plutôt faire... ça... et... ça..." Je pousse alors ma première gueulante du film :
"Vous voyez le bar là-bas ?! Alors, moi je vais au bar et quand vous aurez fini la mise en scène et tourné le plan, vous m'appellerez, OK ?", et je me casse au bar, laissant les trois, engoncés au fond de la Fiat 500. Je commande un thé et joue le mec décontracté. J'envoie paître le premier assistant, les directeurs de production français et italien, je leur dis qu'ils n'ont qu'à s'adresser au metteur-à-trois-têtes encastré dans la Fiat. Au bout de dix minutes, ils arrivent à s'extraire de la voiture miniature, et viennent ensemble s'excuser. Le travail reprend.
Je ne pouvais donc partager mes doutes et mes hésitations avec personne et surtout pas avec les acteurs. L'acteur est trop fragile en tournage. Il a besoin de se sentir suivi, soutenu, aimé et désiré. Si le metteur doute, l'acteur est perdu.


Pour clore la semaine, Patrice Ledoux arrive, les bras chargés de mauvaises nouvelles. On a déjà quatre jours dans la vue et je consomme 25% de pellicule de plus que prévu. Il a donc sélectionné une petite dizaine de scènes qui ne "servent à rien" et qu'il me propose tout simplement de supprimer, histoire de récupérer un peu de monnaie.
Je lui demande alors pourquoi on a dépensé autant d'argent avec trois scénaristes différents pour enlever aussi facilement des pièces du rouage ? Je refuse donc tout en bloc. J'ai en fait, trop peur de toucher à la structure labelisée par Veber, frais sur le projet, et dont le travail était justement de bien visser les boulons ; j'ai peur, en enlevant des pièces à cette belle mécanique, qu'elle me lâche en pleine ligne droite ; j'ai peur s'être coincé au montage parce qu'il pourrait me manquer un petit plan, pour tout comprendre. Je préfère récupérer peu à peu les quatre jours de dépassement et commencer doucement à réduire ma consommation de pellicule.

J'avais encore beaucoup d'énergie, mais je me souviens avoir senti, ce jour-là, le poids du film. C'était vraiment très lourd pour moi, presque trop lourd, à la limite de la rupture. Avec cette inquiétude que l'on doit avoir au milieu de l'océan, quand on réalise que faire demi-tour ne veut plus rien dire. "
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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:10    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Cannes 1988 : Luc Besson laisse
l'empreinte de sa main !

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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:14    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

extrait du livre de Jean Reno sur le grand Bleu

Avant que "Le Grand Bleu" devienne une grande aventure, il n'était qu'un beau rêve dans le coeur d'un adolescent fou de la mer.

Luc a besoin que ses projets mûrissent en lui longtemps, très longtemps. Rarement, il ouvre une fenêtre. Si vous êtes très attentif, le petit quelque chose qu'il laisse apparaître peut révéler l'ampleur des rêves fous qui l'agitent. Et dix ans plus tard, quand il se sent prêt, c'est le genre de garçon qui déboule dans votre vie et vous annonce:

- Je viens d'avoir une idée. On va tous partir pendant un an, et on va faire ci et ça... et on passera par ici, et on reviendra par là.

Comme il raconte bien et qu'il a un enthousiasme irrésistible, on le suit. Et généralement personne ne pense à demander où l'on va. En tout cas, pas moi. Avec lui, ce n'est pas tant le but à atteindre qui m'intéresse, mais la façon d'y aller. Alors, quand plus tard il me livre quelques rares confidences sur son projet, il n'est pas question entre nous de rôles, de dates, de cachet ou de plan de travail. Ce qu'il me propose, c'est l'aventure, la passion, la chaleur humaine d'un groupe d'afficionados.

C'est exactement ce que j'aime.



A l'époque de "Subway", il m'avait présenté Jacques Mayol à qui il vouait une admiration sans limites. Son allure et sa petite moustache me l'avaient fait prendre pour un danseur de tango argentin. Erreur. C'était l'homme qui venait de battre le record de plongée sous-marine en apnée. Un monsieur qui - juste avec une petite bouffée d'air dans les poumons - se promenait à plus de cent mètres dans la noirceur des fonds marins. Impensable ! Je n'avais d'ailleurs pas du tout envie d'y penser, moi dont les expériences en la matière se limitaient à plonger la tête dans le lavabo les matins difficiles.

Luc n'avait pas insisté. Fermeture de la petite fenêtre.

Après "Subway", Luc organise un voyage d'une dizaine de jours. Juste pour nous deux. C'est très difficile d'expliquer ça à Geneviève: mes absences professionnelles, elle peut comprendre, mais là... je n'arrive pas à lui faire admettre qu'avec Luc, cela ne peut pas être "que" des vacances et s'il a envie ou besoin d'être seul avec moi, j'y vais. Et c'est notre premier accrochage sérieux à propos du "Bleu". Ca ne sera pas le dernier !

En voiture, on va tranquillement descendre vers le Midi, le soleil et la mer. Avec, à chaque étape, une halte gastronomique. Pendant ce voyage de rêve, il entrouvre à nouveau la fenêtre "Grand Bleu": une question par ci, une confidence par là, à moi de me débrouiller pour imaginer le reste: une histoire de bleu, de noir, de rêve et d'absolu.

L'aventure de deux hommes qui s'affrontent dans une compétition sous-marine démente et vont au bout de leurs limites. Une belle histoire.

Je ne cherche pas à en savoir plus. Je suis là, je suis prêt. Alors quand, plus tard, dans un petit bistrot parisien, il me raconte, très brièvement, la trame du film et le personnage qu'il me propose, je n'ai pas de montée d'adrénaline, pas de panique: je suis profondèment heureux. Pas à l'idée de tourner un film où j'ai une chance d'avoir un rôle important, mais pour la joie de vivre une grande aventure et de retrouver l'équipe du "Dernier Combat" et de "Subway".

Dans une petite salle, Luc me fait projeter un film de dix minutes. On y voit un homme fort, massif, une stature de taureau, sauter dans l'eau les pieds en avant et se laisser couler.

Avec lui, on descend vers la nuit profonde, glaciale et terrifiante. Ca dure une vie. L'horreur absolue, un vrai suicide en direct. Et c'est pire quand il remonte: il prend son temps, musarde, s'arrête, comme si il y avait quelque chose à voir. Tout ça avec la "banane". C'est un fou furieux, cet homme, et je n'ai qu'une envie: hurler.

- Mais remonte. REMONTE !

A la fin, le noyé c'est moi.

A ce moment-là, je ne sais pas encore que je vais devenir Enzo Molinaro. Petit à petit, Luc me livre quand même quelques indications: "Ca va être très long... Ca va être très dur." Rapidement, il fait un état des lieux: je ne sais pas plonger (premier essai: difficilement quatre mètres), je ne suis pas assez "balèze". Je parle très mal l'anglais et l'italien. Mais je ne me sens ni paniqué ni impatient. Seulement décidé. J'ai confiance en moi, en Luc.



Il me confie aux bons soins d'Hervé, mon entraîneur-gourou que Luc baptise Sankukaï pour sa ressemblance avec un héros de BD japonaise. Il me met vite fait aux pompes-abdos et en prime au régime carottes râpées-Müesli sans sucre. Pendant dix-huit mois, je vais remuer des tonnes de fonte et ingurgiter des champs de carottes. En même temps, je commence mon entraînement de plongée à la piscine de Saint-Germain-en-Laye et je prends des cours d'italien dans un stage organisé par la Sécu.

Tout cela fait des journées bien remplies et j'aime ça. C'est comme cela que je fonctionne. Finalement, je ne pense pas être le champion de l'auto-motivation gratuite. Par contre, dès que j'ai un but, des contraintes, des obstacles librement acceptés, je vais jusqu'au bout. Tout ce que je veux, c'est être à la hauteur.

Un jour, Luc m'annonce que nous allons partir en croisière, Eric, lui et moi. Christophe (Lambert) nous rejoindra plus tard. Deux mois pour les repérages, l'écriture du scénario et la découverte de la mer, dessus et dessous.

Dès le début, c'est vraiment formidable.

Embarquer sur un douze mètres avec mes deux amis, pour faire toutes les côtes méditerranéennes d'Antibes aux Cyclades, il y a quand même de quoi rêver!

Les premiers jours, c'est vraiment bien. On joue aux petits marins, on scrute la mer à la recherche des dauphins, on mange, on dort, on bouquine, on discute... On a même la chance d'avoir une jeune fille à bord, Magali, la costumière du film: une vraie croisière de golden boys ! Enfin presque: notre espace vital est réduit au minimum, Eric et moi partageons une cabine de deux mètres carrés avec couchettes superposées. Le capitaine s'ingénie à mettre Luc d'une humeur exécrable et le moteur tombe perpétuellement en panne.

Ce que j'aime par-dessus tout, c'est prendre le quart de nuit. Je branche le pilote automatique et, seul à la proue du bateau, je savoure le plaisir de glisser entre ciel et mer et de parler aux étoiles.



Luc se lève vers cinq heures du matin avec le soleil et s'installe sur le pont pour écrire son scénario. J'aime le regarder et avant de descendre me coucher, je lui pose toujours la même question:

- Ca va?

- Ouais...

C'est tout. Mais à l'intonation, je devine ses angoisses, ses doutes ou sa satisfaction. Ca nous suffit. On s'est tout dit.

Je parle beaucoup avec Eric et l'amour de la musique nous rapproche énormément. Nous nous connaissons depuis longtemps, mais là nos rapports deviennent plus profonds.

Ces journées me laissent un souvenir de bonheur et de plénitude.

Enfin, Christophe nous rejoint.

"Greystoke" et "Subway" ont fait de lui une star. Il est sur toutes les couvertures des magazines, dans toutes les émissions de télévision, court d'avions en hôtels et passe le reste du temps au téléphone.

La croisière, il aime bien, mais deux mois, c'est trop long pour lui.

Luc ne fait pas les choses par hasard ou juste pour le plaisir: si on est là, c'est pour travailler nos rôles. Et nos rôles, c'est de plonger.

Au début, on n'est pas mauvais. On est nuls!

C'est vrai que je me suis sérieusement entraîné en piscine, mais la mer est froide, opaque, et on devine une profondeur insondable qui donne le frisson.

Alors, les premières fois où je pique vers les fonds obscurs, à quatre mètres, je remonte en catastrophe.

Dès le premier jour, Christophe, toujours aussi speed, plonge et replonge à un rythme d'enfer, mouline sa brasse comme une hélice, agite ses palmes, généralement hors de l'eau... et atteint vaillamment les trois mètres. Heureusement, Luc est né les palmes aux pieds et le tuba dans la bouche. Tout doucement, il va nous entraîner vers le bleu, le grand bleu, jusqu'au noir. Ca va être long de transformer deux enclumes en dauphins. D'abord apprendre à se calmer, à économiser les gestes, à respirer. Mayol se prépare essentiellement en pratiquant le yoga. On n'en est pas là, mais quand même on fait des progrès. Avant de mettre simplement la tête sous l'eau, il faut passer au moins vingt minutes à respirer lentement et profondément ; puis sur un rythme de plus rapide, pour s'oxygéner à fond. A la dernière seconde, une bonne goulée d'air, une seule, et plouf ! Au début, accrochés à l'échelle du bateau, immobiles à trente centimètres sous l'eau, on tient quinze secondes. Les champions tiennent quinze minutes.



On apprend à se dépasser : quand on croit ne plus avoir d'air, qu'on se sent à l'agonie, les poumons en feu, la tête qui tourne, à deux doigts de l'asphyxie, on découvre qu'on est loin du compte et qu'il y a encore une sacrée marge de survie. Assez vite, on atteint les deux minutes.

Après, on enchaîne sur la plongée libre. Avec palmes, masques et tubas, on passe des heures à faires des "canards", avant d'atteindre les sept ou huit mètres sans trop de panique.

Et pour finir, il nous fait descendre le long de la chaîne d'ancre le plus profond possible : des dizaines d'allers-retours à se les geler, s'écorcher les mains et s'éclater les oreilles quand on n'arrive pas à décompresser.

Pour nous encourager, Luc explique que ce n'est rien : quand on va descendre vraiment profond - parce que cinq mètres, ce n'est pas profond -, on va renconter "l'ivresse des profondeurs", le risque de "coincer la bulle", les parties de cache-cache avec les requins et autres joyeusetés. Eh bien, il ne nous rassure pas du tout, ce n'est pas son genre !

Heureusement, on a droit à la grande récompense. Quand il nous sent suffisamment prêts, on attaque la plongée bouteille. Et ça, c'est la récréation, le plaisir, le bonheur. On découvre un monde qui occupe les trois quarts de notre planète et qu'on ignore complètement.

Tout doucement, j'apprends à le connaître, à l'aimer, à dépasser mon angoisse, à apprivoiser cette mer insondable qui me terrifiait. C'est aussi la découverte d'une technique, l'apprentissage d'une méthode qu'il vaut mieux acquérir et respecter : à quelques mètres, on a droit à l'erreur, mais à partir de trente mètres, s'il y a faute... on ne revient pas en deuxième semaine!

Pendant un mois et demi, on se fait la Corse, la Sardaigne, la Sicile et l'Italie, des endroits sublimes et des traversées inoubliables. Mais pas une fois on ne met le pied à terre et ça commence à être un peu long. La tension monte à bord. Certains soirs, Christophe, Eric et moi, on reste sur le pont à délirer. On est à deux doigts de la mutinerie avec pendaison du capitaine, beuverie monumentale et viol de la costumière. Luc le sent. Il décide de lâcher un peu la pression et de nous accorder une escale d'une journée. Son père - Claude -, que je connais depuis "Le Dernier Combat", est directeur du Club Med d'Italie. Il nous accueille dans un village près d'Otranto, un petit port du sud de l'Adriatique.

Le Club Med. On a vu "Les bronzés" et on sait comment ça marche. A nous les buffets et les vahinés!

Au petit matin, on est à quai. Son père nous attend. Bises et en voiture pour la fiesta!

Luc et Claude, deux malades de la suractivité physique, foncent se faire une journée sportive. Magali préfère la bronzette intégrale. A nous la grande vie!

En mer, on avait totalement oublié que Christophe était LE Tarzan des années 90. Mais pas le public, pas les G.M (gentils membres) et surtout pas les dames! En plus, derrière notre dos, l'animateur a organisé le gag du jour: il a ouvert une liste d'inscription sur le thème: "Passez votre soirée avec Christophe Lambert". C'est le délire. Assailli, poursuivi, cerné, il passe sa journée avec un bob enfoncé sur la tête et des grosses lunettes noires, à éviter toutes les vacancières du village... enfin, pas vraiment toutes. Après un long séjour en mer, certains ont le mal de terre : eh bien, pas nous ! On dévore, on s'agite, on rigole à mort. La journée dure cinq minutes! A dix heures pile, Luc nous retrouve au bar.

- Allez, on y va?

C'est le tollé général.

- Je n'ai pas bu mon café !

- La soirée n'a même pas commencé !

- J'ai pas fini ma liste !

Pas courageux, mais presque, pour la première fois du voyage, on résiste.

- Et puis, tu ne crois pas que cela nous ferait du bien de dormir une nuit à terre ?



Luc comprend vite que sous nos airs benêts, on est fermement décidés à rester.

- OK. Vous êtes grands. A vous de voir. En tout cas, demain, départ 5 heures. Je passe vous prendre au village. On s'ancre au large et je vous ramasse sur la plage en Zodiac. OK?

- Pas de problèmes, Luc. Tu nous connais.

- C'est sûr!

Pas dupe, il se tourne vers son père avec un petit sourire:

- Tu me les surveilles. Faut quand même qu'ils dorment. Demain, c'est une longue journée.

Et l'autre hypocrite :

- Pas de problème ! Allez, à plut'.

Dès qu'il est parti, on fonce - paternel en tête - au night. Et la fête commence vraiment. Elle va durer toute la nuit.

Quand on refait surface, il est plus de six heures du matin! Panique! Cavalcade vers la plage: personne. On fonce réveiller son père.

- Claude, c'est la merde. Il est parti sans nous.

- Mais non, il ne s'est pas réveillé. C'est tout. Déjà quand il était petit...

- Il a grandi. Sûr qu'il s'est barré.

On refonce à la plage. Il y a un G.O (gentil organisateur) voile qui commence à gréer les 420. Il n'a pas l'air plus frais que nous. Coiffé au pétard et les paupières scotchées, ça m'étonnerait qu'il ait vu quelque chose. Et bien si, il a vu.

- Ouais, un gros barbu très nerveux qui a débarqué en Zod et réclamait Tarzan. Il avait l'air furieux et il a laissé un message: "Vous direz aux trois idiots que je me tire en Grèce."

Il l'a fait ! Avec nos affaires, notre pognon, nos passeports. Son père y croit encore.

- Sûr qu'il est à Otranto.

Et nous en choeur :

- Sûr qu'il n'y est pas...



On y va quand même et là, miracle, le bateau est à quai. Luc aussi. Il fait vraiment la tronche et nous, de soulagement, on a envie d'éclater de rire. Mais ce n'est pas le moment: embarquement discret et adieux rapides. Ca promet une traversée tendue... et elle l'est!

Mais entre nous, ça ne dure jamais et, un peu plus tard, assis sur le pont à regarder le soleil se noyer, Luc m'explique que la fête, il n'a rien contre. Mais quand il est sur un film - et même deux ans avant -, il y a d'abord le film, ensuite le film, et enfin le film. Et seulement quand tout est fini... il y a le film suivant. On éclate de rire.

A partir de la Grèce, le voyage tourne à l'émerveillement total. On visite toutes les côtes, toutes les criques, les îles, les fonds sous-marins. Corfou, Santorin, Amorgos, Ios, Milos, Paxos. Des coins uniques, des côtes escarpées, sauvages, des îles aux villages éclatants accrochés à flanc de montagne: du bleu, du blanc... et du vent. Le meltem, le vent qui rend fou. Mais sous l'eau, le grand calme. Une eau transparente et de grandes falaises de craie blanche qui, jusqu'à cinquante mètres, illuminent tous les bleus de la mer. C'est magnifique et c'est là qu'on va tourner.

Pour finir, on remonte la côte italienne jusqu'à Rome.

Fin du voyage. Fin d'un rêve. Retour à la réalité parisienne. Très difficile de se réhabituer à la ville, aux embouteillages, au bruit, à la grisaille...

Luc a de gros problèmes de production. Il est très déçu de ses partenaires américains et il cherche comme un fou un "rêveur passionnée" prêt à investir quelques millions de francs. Seulement, ça ne court pas les rues, les mecs bourrés de fric capables d'apprécier la première version du "Grand Bleu" qui ne ressemble pas du tout à leurs lectures habituelles, bilans, comptes d'exploitation et cours de la Bourse.

En plus, Christophe refuse le rôle de Mayol! Il préfère s'engager dans d'autres projets - ce sera "Le Sicilien". Et puis je crois qu'il ne raffole pas de la plongée. Je suis triste, et pour Luc, ça se complique. Il lui faut maintenant trouver un producteur et un acteur.

Quelques candidats font un passage éclair. Mickey Rourke, Gérard Lanvin et pas mal d'autres. C'est une période difficile et décourageante. Je propose même à Luc de lui rendre le rôle d'Enzo.

- Luc, faut être clair. Je suis totalement inconnu. Alors peut-être qu'avec "un nom" tu aurais plus de chances de monter ton film.

- Tu es gentil, mais c'est hors de question. Tu seras Enzo. La "prod", c'est pas ton problème, alors oublie. Prépare-toi à mort parce qu'on va le faire, "Le Grand Bleu" ! Entraîne-toi, c'est tout ce que je te demande.

Je fais comme il me dit. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. J'aime déjà trop la mer pour la quitter si tôt.

Heureusement, Luc a la bonne idée d'aller voir Jacques Mayol avec Eric et moi. Il est installé sur l'île d'Elbe. Je vais enfin pouvoir LE voir plonger! L'accueil est sympathique mais réservé: l'intrusion de ces "artistes" dans un domaine qui nécessite une préparation intensive et une rigueur sans faille semble le laisser sceptique. Luc lui demande si cela ne le dérange pas que nous assistions à son entraînement. Permission accordée. A l'aube, Jacques Mayol s'installe en posture yogi à la pointe d'une falaise qui domine l'horizon. Là, le regard plongé sur l'immensité de la mer, il se fige dans une immobilité totale. Sa concentration est impressionnante. Déjà simplement au niveau de la préparation, je comprends le chemin qui me reste à parcourir. Et quand nous nous retrouvons sur sa plate-forme, je mesur encore mieux le gouffre qui nous sépare: Jacques est déjà dans un autre monde. Sa petite équipe d'encadrement parfaitement rôdée prépare le matériel dans un silence total. Je découvre pour la première fois LA GUEUSE. Cet engin étrange qui glisse le long d'un câble et va l'entraîner à des profondeurs que je n'envisage même pas.



Assis au bord du ponton, il s'oxygène durant de longues minutes. Un petit signe de la tête et l'assistant tire la goupille: la gueuse s'enfonce, Mayol disparaît.

Ce jour-là est pour moi riche d'enseignement: la plongée se passe mal. Vers cinquante mètres, Jacques se fait mal aux oreilles et doit remonter. Là, je comprends vraiment les risques pris en descendant à de telles profondeurs. Tout l'entraînement et toutes les précautions possibles ne peuvent pas toralement supprimer les dangers.

Le lendemain, c'est notre tour. Il est hors de question d'essayer sa gueuse. Son maniement nécessite une longue expérience que nous n'avons pas. Nous nous contentons de notre matériel habituel. Des lests de plomb attachés à un bout.

Je sens Jacques plutôt amusé de voir plonger les "amateurs" et cela me motive. J'enchaîne quelques belles descentes entre vingt et vingt-cinq mètres. Par rapport à lui, je suis loin du compte. Mais quand même, je sens qu'il perd son petit sourire légèrement moqueur...

Jacques Mayol plonge sans masque, juste avec des lentilles de contact. Luc lui demande si je peux les essayer. Visiblement, cela ne l'enchante pas. Elles sont fabriquées spécialement pour lui en Italie et valent une petite fortune. Finalement, il accepte. J'ai un mal fou à m'y faire et au début je plonge sans ouvrir les yeux. Mais Luc a besoin de savoir. Mon look dans le film n'est pas encore défini: masque ou lentilles. Pour lui, c'est très important. Bon. Je vais essayer une dernière fois, et ouvrir les yeux à la remontée: je le fais, et je remonte... sans lentilles. Yoga ou pas, Jacques oublie totalement son calme légendaire!

Luc, sans un mot, enfile rapidement palmes, masque, et plonge.

Cela ne calme pas du tout Mayol.

- C'est ridicule. Le fond est à soixante-dix mètres. C'est foutu !

Non, ce n'est pas foutu. Luc remonte, il tend quelque chose à Jacques : une lentille. Il replonge... Ca dure longtemps... Enfin, il refait surface.

- Ca ne serait pas la deuxième? Je sens Jacques très impressionné. Bon d'accord, Luc a eu de la chance, mais quand même... Notre équipe de "rigolos" marque des points.

Pour moi, c'est clair: Jacques Mayol, qui passe la moitié de son temps avec les dauphins, vit avec eux en parfaite symbiose. Mais Luc, lui, c'est un dauphin !



A part cet intermède, c'est plutôt moche, et l'année semble durer une éternité. Jusqu'à ce que Luc rencontre Patrice Ledoux, DG de la Gaumont, qui vient de terminer la production de "Carmen". Il est emballé par le scénario. Le PDG, Nicolas Seydoux, donne son accord et Patrice se lance à fond. Les rpoblèmes de production, il connaît. Tout s'arrange enfin. Sauf pour le rôle principal. Luc miltiplie les auditions. Néant! Il a fixé une date de début de tournage et il est décidé à s'y tenir. Au pire, il fera lui-même le rôle!

Et puis, un jour, débarque à la piscine un jeune homme que Luc a rencontré à Londres. Inconnu total, mais beau, coupe G.I., allure sportive: tout pour plaire. Il fait un test de plongée. C'est un débutant plutôt doué. Luc commence à y croire et nous fait répéter une scène du film. Le soir, Luc a SON Jacques Mayol. Ce sera Jean-Marc Barr. Ce coup-ci, c'est parti!
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mymy
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:18    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

suite des extraits du livre de Jean Reno

Le tournage ne commencera pas tout de suite. Jean-Marc n'est pas entraîné. Nous ne nous connaissons pratiquement pas et nous n'avons pas encore répété ensemble. On commence d'abord par une semaine de préparation en équipe réduite: Luc, Jean-Marc, "Sankukai" et moi.

Le 28 avril, on est au Lavandou. Le ciel est noir, la mer grise et l'eau est à 12°. Accrochés à un poids de 20 kg - la fameuse gueuse n'est toujours pas prête-, on attaque notre première plongée par un vent force 7. Les journées sont infernales. Six heures de plongée, deux heures de culture physique, cours d'anglais et répétitions avec Luc. Debout à 6 heures, couchés à 21 heures! Mais nous rentrons rapidement dans nos personnages, et rien ne nous fait peur. Et quand, à quelques kilomètres, le festival de Cannes démarre en grande pompe, on n'a même pas envie d'y faire un saut, parce que pour Jacques et Enzo, ce genre de truc ce n'est pas leur tasse de thé.



Pendant ce temps-là, l'équipe du tournage se met en place: les anciens du "Dernier Combat" comme Carlo Varini, le chef op. Mais aussi de nouvelles têtes: Dan Weil, le décorateur, Bernard Grenet, le directeur de production, Jérôme Chalou, le premier assistant, Christian Petron dit "pépette", le caméraman sous-marin, Marcus Bielher, le responsable de la plongée. Et en prime, Claude, qui a quitté le Club Med pour nous rejoindre: Luc a décidé de durcir notre entraînement et de nous confier aux "bons soins" de son père, ancien champion de muscul'. On perd Hervé et on gagne un garde-chiourme!

Une fois l'équipe complète, on occupe trois hôtels. Un groupe formidable, des vrais "pros", hyper motivés par cette aventure exceptionnelle. Et il vaut mieux l'être: le tournage va durer neuf mois dans tous les coins du monde. Neuf mois de passion, neuf mois pour être totalement Enzo et rien d'autre.

Et c'est le tournage sous-marin. Il va durer neuf semaines en Méditerranée, en mer Egée, dans le Pacifique, et se terminer sous la glace! Mais pour commencer, il y a les cinq semaines au Lavandou avec un vent d'enfer et une eau à 14° en surface. Au fond, c'est le congélateur.

L'emploi du temps établi par Luc est parfait ! Réveil à six heures, à sept embarquement sur le Bogota (bateau "camp de base" avec bouteilles, compresseur, caméras, plongeurs et casse-croûte!), deux heures de navigation, tournage et retournage, retour au port en fin d'après-midi. Douche rapide et suite du programme de préparation habituel. Ca fait des journées de dix-huit heures!

J'aurais dû m'engager dans les Marines, sûr que c'est plus cool. Ah! Un petit break quand même: petits fours et champagne en mer pour fêter la naissance de Juliette, le petit bout de chou de Luc et Anne - la future Nikita. Un tournage sous-marin comporte une part de risques graves, et même très graves. Ce qui nécessite une organisation rigoureuse et contraignante. Sous l'eau, il y a en permanence, une vingtaine de plongeurs "bouteille" qui installent le matériel, jouent dans la scène, disposent et surveillent l'éclairage sous-marin, assurent la sécurité, remontent la gueuse après chaque descente, prennent des photos, tournent le making-of... et Luc qui surveille tout le monde. Impossible de se parler, de crier, la visibilité est réduite, le froid pénétrant et on tourne très souvent sur des fonds de plus de cinquante mètres. A bord, un médecin contrôle pour chacun la dirée et la profondeur des plongées successives. C'est parfait. Sauf qu'après dix minutes, il y a tellement de monde sous l'eau que c'est le souk absolu. Alors, par sécurité, tous les plongeures doivent passer vingt minutes accrochés à la "barre de palier" cinq mètres sous le bateau: avec leurs combinaisons noires, on dirait des brochettes de chauve-souris. Une fois à bord, café chaud et quelques "goulées" d'oxygène pur.



Malgré toutes ces précautions, on a quand même quelques frayeurs: pris dans le feu de l'action et l'excitation du tournage, quelques-uns sont victimes de malaises très sérieux et sauvés par la vigilance de l'équipe. A commencer par Claude que son fils rattrape d'extrême justesse alors qu'il coule inconscient, vers un fond de 70 mètres.

On fait entre vingt et trente plongées par jour avec des apnées de presque quatre minutes. Ce sont des journées épuisantes et Luc a gardé le meilleur pour la fin. Pour obtenir à l'écran la lumière propre à une grande profondeur - le vrai Mayol plonge à 120 mètres! - , il décide de tourner à trente-cinq mètres et de nuit. Et, bien sûr, cette nuit-là, la mer est mauvaise et la météo marine assez pessimiste. On a tellement de matériel que cette fois, on s'embarque sur un énorme remorqueur. On est bien secoués et rien que pour s'ancrer sur le lieu de tournage, on met deux heures et on perd une ancre. Ce qui énerve sérieusement le capitaine Marius, un authentique antillais avec un accent marseillais incroyable. Luc, à bord d'un PB (hors-bord pneumatique gonflable très maniable) tourne comme un fou autour du bateau pour diriger la manoeuvre. Il a lui même très précisemment repéré le lieu de plongée et il y tient, au mètre près. Il hurle à en faire exploser le talkie.

- A droite... Doucement... Stooooop !

Stopper un remorqueur de cette taille, ça prend un certain temps.

- Mais non... recuuule... à gauche... stop ! Avance...

Le Marius, il explose.

- Oh, putaing ! C'est pas une Quatre-Chevaux, Mossieur ! Oh cong ! T'as qu'à le faire toi-même, cong ! Bon, finalement, le bateau est ancré. Le vent se renforce, la nuit est bien noire. La mer encore plus! L'équipe est tendue, Jean-Marc et moi à la limite de l'angoisse.

Dans des conditions difficiles, les techniciens mettent en place un véritable plateau flottant, "Epinay-sur-Mer", l'équivalent de celui d'un grand studio de cinéma de la région parisienne.



Une dizaine de PB arrimés les uns aux autres à l'arrière du remorqueur délimitent le plateau de tournage. Chaque service a le sien: caméra, éclairage, accessoires, matériel plongée... C'est une organisation acrobatique et risqué. Pour un film américain, il y aurait deux cents bateaux et la marine nationale. Et de toutes manières, ils ne tourneraient pas par un temps pareil!

Comme d'habitude avant chaque scène, Luc fait un briefing très précis sur l'action qui va être tournée. C'est indispensable: impossible de communiquer sous l'eau et il est préférable que chacun soit au courant de ce qui va se passer. Pour être prêt à tout... et éviter d'être dans le champ.

- Bon, Jean, c'est simple : tu descends au fond. Là, il y a un plongeur qui t'attend. C'est Marcus. OK? Il t'examine rapidement et te fait signe de remonter. Toi, tu ne veux pas. Tu es bien et tu n'as qu'une envie, c'est d descendre plus bas, OK? Tu t'énerves, mais finalement, tu remontes. Tranquille. Ca doit faire dans les trois minutes. De jour, tu me les fais à l'aise... De nuit, c'est pareil, OK?

Non, justement, ce n'est pas pareil. Mais je n'ai pas le temps d'y penser. C'est à moi. Je m'installe sur la plate-forme de départ. La batterie des "projos" s'allume et dessine sur l'eau noire un cercle de lumière argenté. Luc se met à l'eau avec sa caméra-torpille. Marcus me rassure une dernière fois.

_ T'inquiète pas, Jean. Je t'attends au fond.

Cette bonne blague! Lui, il a des bouteilles. Pas moi. La gueuse est prête. Luc et Marcus disparaissent. Jérôme, le premier assistant, commence le compte à rebours:

- Dix, ...neuf ...huit...

Je pose mes mains sur la gueuse.

- Cinq...quatre...trois.

Je prends ma goulée d'air.

- GO !

Clac, la goupille saute. Je m'enfonce dans la nuit.

Les premiers mètres, je compte les secondes. Mais dès que les projos n'arrivent n'arrivent plus à percer cette eau glacée qui m'oppresse, j'oublie. Je ne sais pas combien de temps dure cette longue et silencieuse glissade dans la nuit absolue. J'ai froid. Pas froid aux pieds ou aux mains, non: froid partout, dans les os, dans la tête. Il ne faut pas que je lâche. Je vais tenir. Jusqu'au bout. Jusqu'au fond. Tous les trois mètres, j'essaye de décompresser. J'ai beau souffler comme un malade, les oreilles ne "passent" plus. J'ai mal, horriblement mal. Aux oreilles, aux sinus, à la tête. Je lâche la gueuse d'une main pour essayer d'équilibrer. Tout ce que je réussis, c'est à faire glisser mon masque. Il se remplit d'eau. Je vais me noyer.

Je me concentre sur ce que m'a espliqué Luc il y a un siècle, mille mètres plus haut: "Quand tu arrives dans le noir, laisse-toi aller. Sois fluide. Tu vas être seul, vraiment seul. Et tu vas te retrouver, t'accepter, atteindre la sérénité." Il a raison. Mais justement, je n'aime pas ça du tout. Ce n'est pas la sérénité, c'esr l'angoisse, la nuit, le noir. Je vais lâcher et me retourner, juste pour vérifier que la lumière là-haut existe encore. Ce n'est pas possible! Je devrais commencer à voir les projos du fond. Luc m'a menti. Ils ne sont pas là! Je suis tout seul. Il faut que je remonte... Brutalement, la lumière est là, pâle, diffuse, mais la lumière... la vie. Un choc: terminus. C'est toujours bizarre au fond: l'arrêt a beau être brutal, il est parfaitement silencieux, irréel. Marcus est là. Je ne sais pas où est la caméra. Je n'ai plus d'air... j'ai oublié mon texte. Marcus me secoue, me fait signe de remonter. Ah! Oui, c'est ça, il faut que ke lâche la gueuse, que je mime le mec heureux qui veut continuer... Impossible, mes poumons explosent. Je bâcle. Marcus me pousse vers le haut et je palme comme un fou furieux vers la surface. J'ai l'impression de ne pas décoller. C'st horrible. La lumière là-haut est si loin que c'est juste un petit point. Une étoile. Je panique vraiment. Je palme de plus en plus vite et de plus en plus mal. Je ne vais pas y arriver. Je vais rester là. Plus jamais la tête sous l'eau, même dans mon bain. Je m'accroche à cette idée, "plus jamais ça", et je rythme mes battements de palmes : Plus-ja-mais-ça ! - Plus-ja-mais-ça !



Ca s'éclaircit. Un dernier effort. Ca y est, j'explose le plafond de lumière. J'arrache mon masque. Je ne vois rien, je suis aveugle. Je veux hurler. Je vomis. Je flotte sur le dos et je remplis mes poumons à grande goulées. C'est trop bon! A trente centimètres de moi, une bombe explose la surface. C'est Luc. Mon pote, mon bourreau. Je reprends mon souffle. Je vais lui dire ce que j'en pense... Il retire son masque. Il est hilare!

- Pas mal. Pas mal du tout. Mais tu pourrais me faire ça un peu plus cool, plus fluide, tu vois? Genre "plongeur heureux" !

Il est vraiment fou. Je vais hurler !

- Allez, mon bon Jean, on s'en refait une petite ? Et un peu plus long au fond, ça serait mieux.

- OK, Luc, pas de problèmes.

C'est ça, "Le bleu" : un fou furieux qui nous pousse toujours plus loin, qui nous amène à nous dépasser, et à aimer ça ! Et quand le tournage terrestre commence, qu'on attaque la comédie, c'est pareil.

Le tournage sous-marin a été un moment formidable. Mais maintenant qu'il faut attaquer la comédie, on est inquiets, tendus: jusqu'ici, on a juste répété. Et seulement à trois. Avec l'arrivée des autres comédiens, c'est un sacré challenge qui commence. Mais entre Jean-Marc, Luc et moi, la mer a noué des rapports étroits, quasi-métaphysiques, un climat étrange, comme un tourbillon qui entraîne tout ceux qui l'approchent. A commencer par l'équipe, groupe fort, solidaire, complètement plongé dans LE BLEU, un noyau dur qui va accueillir et intégrer sans problèmes tous les comédiens qui vont nous rejoindre dans tous les coins du monde. Les Américains, avec Rosanna Arquette, pur produit hollywoodien, totalement paumée sur les îles grecques, Paul Shenar, Griffin Dunn. Les Italiens avec Sergio Castellito. Les Français avec Jean Bouise, Marc Duret. Et la Grèce représentée par Andreas Voutsinas. Mon ancien "prof" de comédie joue le rôle du pope au début du film. Sa présence sur le tournage me permet de voir clairement le chemin parcouru depuis l'Atelier. Par contre, je ne soupçonne pas vraiment celui qu'il me reste à faire... C'est la première fois que j'ai un rôle aussi important. A l'annonce du projet, c'est le jubilation totale, mais après, il s'agit d'être "dedans". On est au pied du mur. Il faut trouver le personnage, le tenir pendant huit mois... Garder Enzo, le grand Enzo, ce lutteur orgueilleux que la mer est toujours prête à accueillir. Conserver ses attitudes, sa voix profonde, grave, caverneuse. Heureusement, il y a la mama, Roberto et Alfredo, mes deux frères, Bonita ma fiancée... et Jean Bouise, l'oncle Louis. Ils m'apportent un passé, un vécu authentique et l'ambiance italienne: rythmes, mots, émotions... En un mot: la tribu Molinaro!



Nous formons une vraie famille. Un groupe dans le groupe. Avec eux, je suis totalement Enzo. Dans ma tête et dans leurs regards, et je vais rester "calé" entre ces deux credos: la mer et la famille. Avec toujours cet aiguillon qui me pousse: être à la hauteur de ce que l'on attend de moi. Cela va être souvent difficile, d'autant plus que le film n'est pas tourné dans sa continuité scénaristique. Les scènes sont regroupées dans un désordre total pour toutes sortes de raison: facilités de production, saisons, voyages. C'est mieux pour tout le monde, sauf pour les acteurs. Pour la séquence de l'épave, l'extérieur est tourné à Amorgos et c'est dans la fosse marine des studios d'Epinay que l'on filme les plans sous-marins. Dans une autre scène, je me baigne en Sicile et, six semaines plus tard, je sors de l'eau aux Bahamas. Plus personne, pas même moi, ne se souvenait du maillot que je portais en Sicile! Et la scipte, me direz-vous... On était en équipe réduite et elle ne nous avait pas suivis! Cette anecdote fait sourire, mais quand il s'agit de retrouver la même émotion deux mois plus tard, ce n'est pas évident. C'est pareil sur tous les films mais, à l'époque, c'était nouveau pour moi. Il faut aussi parvenir à maintenir l'évolution psychologique cohérente de son personnage, imaginer dans quel état il doit être après avoir vécu telle ou telle chose. C'est très technique, il faut juste savoir jongler avec le comportement passé et futur de son personnage pour le faire vivre au présent. C'est une question d'expérience. Ah! J'oubliais... Tout ça en anglais.

J'avais déjà travaillé avec Luc et le fait qu'on se connaisse bien l'aide probablement à l'écriture du scénario. Si toutefois il a déjà décidé qu'il écrit un rôle pour moi. Mais quand on commence un nouveau film, on ne sait jamais où l'on va, il n'y a jamais d'acquis, on recommence toujours à zéro, il faut refaire ses preuves à chaque fois, et c'est bien. Mais ça, je le dis aujourd'hui. Parce que le premier jour de tournage terrestre à Nice, je me sens vraiment seul. Mais je n'attends pas d'encouragements de sa part. Je ne veux pas m'appuyer sur le fait qu'il soit mon ami. Il m'a écrit un rôle, mais ce n'est pas à lui de m'inventer une vie : c'est à moi d'être Enzo ! Souvent, je m'en suis pris plein la gueule. Luc ne crie pas sur les comédiens. Juste une colère froide qui déstabilise l'acteur jusqu'à ce qu'il laisse la place au personnage. Il a raison, ça fonctionne, mais c'est très dur! Si l'on tourne une même prise plusieurs fois, qu'on la recommence encore et encore, que le regard noir de Luc fige tout le monde sur le plateau, je sais que je ne suis pas "dedans" et ce n'est vraiment pas agréable... En dehors du tournage, ça continue. On se balade dans tous les pays en se trimbalant 150 kilos de poids et altères, histoire de garder la forme! Les jours où le meltem empêche le tournage, Luc est d'humeur exécrable. C'est quelqu'un qui ne supporte pas l'inactivité, ni celle des autres. Alors, pour ne pas perdre la cadence, sous un vent fou, avec Jean-Marc Barr, on doit crapahuter dans la montagne, courir comme des malades dans des sentiers côtiers, escalader, sauter... Arrivés à l'autre bout de l'île, même expédition punitive dans l'autre sens ! Aujourd'hui, je raconte tout ça en riant mais il y a neuf ans...



Les bons souvenirs ?... C'est trop anecdotique, trop "retour de vacances". "Le Grand Bleu", c'est le film qui a changé ma vie. Un film qui a une âme, qui a remué mon moi profond et m'a fait découvrir le pouvoir d'émouvoir... D'abord sur le plateau et surtout les spectateurs. Tout cela, c'est beaucoup plus qu'un bon souvenir. Et puis, par-dessus tout, il y a la mer. Omniprésente. Inoubliable

Le tournage en Grèce, je pense que c'était le summum. Nous y sommes restés huit semaines. J'étais bien. Heureux. J'aurais voulu que ça dure toujours.

Et puis Enzo meurt.

Un jour où la mer et le ciel sont si bleus qu'ils se confondent à l'horizon. Mais au fond, dans la noirceur d'une trop grande profondeur, il va au bout de son destin et en meurt.

Et d'une certaine manière, Jean Reno aussi : je quitte le tournage et la Grèce dans l'émotion et les embrassades. Je débarque à Paris paumé et orphelin.
Le tournage n'est pas fini. Mi-octobre, toute l'équipe déboule à Paris. Quel plaisir de tous les retrouver! Il y a encore quelques plans sous-marins à tourner. C'est déjà l'automne, les conditions météo sont exécrables, mais on va tenter notre chance en Corse. On reste deux semaines à Calvi, à cavaler d'une crique à l'autre à la recherche d'un endroit calme et d'une eau claire. Rien à faire. Luc décide de rentrer et de tourner plus tard dans un coin du monde où il fait toujours beau.



Et puis, il lui reste à tourner les plans sous la glace, la scène où Jacques et Enzo se retrouvent bourrés, en smoking, au fond d'une piscine. A Tignes, sous deux mètres de neige, on va tourner la fin d'une scène commencée à Taormina. C'est vraiment fou, le cinéma! Toute une équipe avec moon-boots, parkas et nez rouge en train de s'activer autour d'une piscine en plein air censée se trouver sous le soleil italien avec 30° à l'ombre! La situation est comique, mais le tournage est difficile. C'est une scène qui doit être tournée dans sa continuité, ce qui veut dire des apnées de plus d'une minute trente, et une vraie scène à jouer sous l'eau. Avec le froid en plus, c'est épuisant. Quand la prise est en boîte, c'est un moment d'émotion pour toute l'équipe: c'est le dernier jour de tournage pour une grande partie d'entre nous. Ce qui reste à tourner ne nécessite qu'une équipe très réduite. Alors là, à deux mille mètres d'altitude, aux pieds des glaciers, c'est la fête de fin de tournage. Normal pour un film sous-marin !

L'ambiance est extraordinaire, chaleureuse, débridée, folle. Fini, mon régime bio, et j'en profite. Toute l'équipe aussi. Même Luc qui boit pour la première fois de sa vie: deux verres de champagne et on ne peut plus le tenir. C'est l'explosion d'une grosse Cocotte-minute trop longtemps sous pression. Ca dure toute la nuit. A cinq heures du matin, on attaque le gâteau - une paire de palmes en nougatine avec écrit dessus: "Sans vous, il n'aurait jamais été si bleu." A six heures, on liquide les dernières bouteilles de champagne, à sept on pleure comme des madeleines en regardant le soleil se lever derrière la montagne et à huit, Luc m'emmène, skis aux pieds, au sommet de la Grande Motte. Il a fait son service dans les chasseurs alpins et je n'ai jamais skié de ma vie: quelle rigolade! Gelés, blancs des pieds à la tête, raides comme des piquets, il est plus de midi quand on arrive en bas.



Deux heures plus tard, on est dans le train.

Quelle fête !

A Paris, le ciel est gris. Il pleut des cordes. Je rentre à la maison.

Ca va être Noël.

En janvier, on termine les plans manquants. Nous partons en équipe très réduite sur une plate-forme pétrolière près d'Aberdeen, en mer d'Ecosse: le temps est glacial, le vent à plus de cent klomètres heure. Un atterrissage en hélico dans de telles conditions, ça ne s'oublie pas. On tourne les extérieurs de la scène dans la soucoupe... commencée à Marseille sept mois plus tôt!

Retour à Paris. Luc repart aux Maldives quelques jours tourner la mort du père et le plan de la murène. Cette fois, ça y est, l'aventure est finie.

Et commence pour moi une période très bizarre. C'est comme l'oeil du cyclone: un calme absolu, lourd, angoissant, entre les deux passages de l'ouragan, le tournage et la sortie.

Je passe mon temps avec Luc qui monte le Bleu, Eric qui a écrit la musique du Bleu, à la Gaumont avec Patrice Ledoux qui produit le Bleu ou aux Films du Loup avec Claude qui ne parle que du Bleu! Difficile d'y échapper. Je ne cherche même pas de rôles: après Enzo, rien ne me tente. En fait, je ne fais rien. J'attends. Je suis sûr qu'il va se passer quelque chose.

Le 10 mai 1988, "Le Grand Bleu" fait l'ouverture du festival de Cannes.

Luc a classé son film Top secret jusqu'à la sortie. Pas de déclarations, pas d'images, pas de projections. Juste l'affiche et la couverture de "Première": un dauphin hilare qui se moque du monde. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le film est attendu... Ca va être un grand moment.

Pour Luc, Rosanna, Jean-Marc, Eric et moi, c'est surtout un grand moment d'émotion. Une heure avant la projection, Patrice nous a bouclés dans un salon du Carlton. On s'évertue à cacher notre angoisse qui monte: éclats de rires et tapes dans le dos. Mais ça sonne faux. La production nous a offert trois magnifiques smokings à la couleur du "Grand Bleu". Heureusement d'ailleurs, parce que ma garde-robe tient dans un attaché-case! Au festival, pendant deux semaines, tout le monde se change trois fois par jour, sauf moi! Enfin Patrice nous pousse dans des limousines de rêve. Le palais est à cent mètres mais c'est la tradition. Les voitures prennent la Croisette: c'est noir de monde. On roule au pas. Les fans sont collés aux vitres, tapent sur le toit, grimpent sur le capot! Un quart d'heure de délire et on est au pied des marches. J'ai l'impression de grimper le Tour Eiffel. Ca n'en finit plus. Je sais pourtant comment ça se passe: je l'ai vu cent fois... à la télé. Mais le faire, c'est autre chose. Pire que de remonter de quarante mètres. On entre dans la salle. Le public se lève et applaudit. Je ne comprends pas pourquoi: ils n'ont pas encore vu le film. C'est le noir, et enfin c'est LE GRAND BLEU.

Comme toujours, avec Luc, je n'ai encore rien vu. Bien sûr, je me souviens de toutes les scènes, du moindre plan, je connais le scénario par coeur... mais pas le film! Et ça n'a rien à voir avec ce dont je croyais me souvenir. C'est ça, la magie du cinéma...



Quand l'histoire vous fait totalement oublier qu'il y a eu des acteurs, un metteur en scène, des techniciens, une caméra. Enfin, quand ça fonctionne. Et là, ça marche à fond. Je suis conquis, ému, ébloui...

Et la salle aussi. C'est un public composé uniquement de professionnels blasés, durs et exigeants mais à la fin du générique, ils se lèvent et applaudissent longuement. Pour moi, cette ovation dure une éternité et je commence à craquer.

Brutalement, je pense à ma mère. J'aimerais tellement qu'elle soit là. Je craque vraiment. Quelqu'un me pousse vers la sortie. On se retrouve en haut des marches. En bas, c'est la mer, la tempête: il pleut des cordes, les flashes crépitent, la foule s'écrase au pied des escaliers, les gens hurlent... et quand tous les cinq, main dans la main, on lève les bras vers le ciel, c'est le délire. Jamais je n'oublierai ça.

Plus tard, c'est la fête. Une grande fête. Traditionnellement, le film qui fait l'ouverture organise le dîner de gala. La salle est immense, show-biz, le ministre de la Culture, smokings et robes du soir: le Tout-Paris! Heureusement, il y a aussi presque toute l'équipe du tournage. On n'arrête pas de se congratuler et de s'embrasser. D'ailleurs tout le monde m'embrasse! Tout le "métier" me fait la bise et y va de son petit mot gentil:

- Bravo, Jean, génial ! Je l'ai toujours su... Il faut qu'on se voit... Dès que tu rentres, on s'appelle.

Ces gens-là, ça fait des années que je leur cours derrière pour obtenier une silhouette, un rôle, une petite chance. Beaucoup d'entre eux, je les ai croisés sur un plateau et, hier encore, ils m'ignoraient totalement. C'est fou, irréel, dérisoire et merveilleux.

Mais le réveil est brutal : il est huit heures du matin, Luc est en train de défoncer la porte de ma chambre. Je lui ouvre. Il entre comme une furie et jette une pile de journaux sur mon lit.

- Tiens, lis !

Avec une hargne incroyable, une méchanceté gratuite, les critiques nous massacrent. Une entreprise de démolition systématique et générale. "La mer à boire", "Que d'eau! Que d'eau!", "Grand Blues sur la Grande Bleue", "Un ruisseau où l'on attendait l'océan", "Prétentieux", "Boire la tasse", "Besson, l'hydrocution", "Le grand bleu... le grand plouf!"

Il s'écroule sur mon lit.

- Je ne comprends pas. J'ai juste fait un film, et tout le monde me traite comme si j'avais découpé une petite vieille au hachoir.

Il a l'air vraiment désespéré.

- Luc. On s'en fout !

- Non, on s'en fout pas. Le film va sortir aujourd'hui dans la France entière. Avec une presse comme ça. C'est foutu!

- On s'en fout. L'important c'est qu'on a fait un beau film et qu'on l'aime.

Il a un petit sourire. Tout petit.

- T'as raison, on s'en fout.

- On les emmerde. Il n'y a que le public qui compte.

- On les emmerde.

- On est les meilleurs.

- On est les meilleurs.

- Je commande les petits déj.

- Tu commandes les petits déj.

Les jours suivants, c'est pire : les télés prennent le relais et nous mettent minables: Beverini, le critique vedette de TF1, massacre Rosanna en direct. A tel point que Gilles Jacob, le patron du festival, sort de sa réserve et défend le film. Du jamais vu. Tout le monde s'y met. Ca dure une semaine et c'est vrai que cela n'aide pas la sortie du film. Mais j'avais raison: c'est le public qui décide du succès d'un film. Personne d'autre. Et justement le public, ce film-là, il l'adore. Il va la voir, le revoir, le rerevoir en version courte. A la fin, même les critiques vont l'aimer... "Le Grand Bleu" devient un film culte et nous, des vedettes...

Mais rien ne m'a préparé à cela. Je voulais juste être comédien. J'en ai rêvé avec passion, je me suis battu de toutes mes forces, mais vedette! Ca ne m'avait jamais effleuré et dans ma vie ça va faire des dégâts.



Dès le festival terminé, on part en tournée promotionnelle.

Ca commence à Paris par une soirée de folie au Rex et, avec toute l'équipe, on savoure les ovations du public - le vrai - déchaîné.

Après, Luc, Jean-Marc, Eric et moi, on enchaîne direct sur la province, une ville par jour: hôtel, conférence de presse, télé locale, projection. Et après le film, on reste des heures à discuter avec des cinéphiles enthousiastes, des groupies extasiés et des chasseurs d'autographes. Généralement, ça se termine par un dîner avec des personnalités locales.

Pour moi, c'est à la fois formidable et pénible: bien sûr, je suis profondément heureux que notre travail soit reconnu et aimé. Mais je n'arrive pas à bien vivre le reste. C'est trop brutal et je ne suis pas prêt. Tout le monde m'appelle Enzo. Partout. Dans la rue, dans le train, à l'hôtel. Impossible de prendre un petit déjeuner tranquille à la terrasse d'un bistrot. Je sais que c'est la règle du jeu, mais on ne peut pas dire que ce soit mon truc. En dehors de mon métier, j'aime être tranquille, anonyme, en tout cas pas une star de la "génération Grand Bleu". J'en parle souvent avec Eric. Cette tournée nous rapproche énormément. On se comprend de mieux en mieux. C'était mon pote et il devient mon ami. La tournée se poursuit à l'étranger, et quand on se retrouve à Hollywood, ça fait quand même un grand choc dans la tête !
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:21    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

tournage:


Cannes 1988




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Photos de tournage















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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:35    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Première n°256, juillet 1998

Jean-Marc Barr / Jean Reno
10 ans après


Deux fils de la même mer, sortis jadis de la même eau, grande et bleue. C'était il y a dix ans. Ils ne se revoient plus beaucoup dans la vie. Dans leurs choix, dans leur vision du métier, tout semble les opposer aujourd'hui. La ressortie du Grand Bleu est une bonne occasion de les réunir... et tenter de savoir ce qui les fait nager dans ces océans différents.


Interview : Jean-Jacques Bernard

Deux jours après Cannes, rendez-vous pour l'interview au Paris Country Club de Rueil-Mal-maison. 10 heures du matin. Ciel gris sur beaucoup de verdure chic. Jean-Marc arrive le premier en taxi ("J'm'excuse, j'ai mis vingt-cinq minutes pour le dénicher.") Jean Reno arrive juste après, limousine noire, vitres teintées, qu'il conduit lui-même ("Idéal pour me gratter le nez sans qu'on me matte aux feux rouge.") Ils s'embrassent dès qu'ils se voient, mais on les sent tendus lorsqu'ils s'assoient autour de la table. Comme si, gravement, ils reprenaient une conversation déjà tenue entre eux. Et la discussion sera ferme. Très ferme. L'affrontement de deux conceptions radicales. L'ascendant en âge de Jean Reno fait parfois qu'il a l'air d'un grand frère qui conseille le petit. Mais Jean-Marc Barr ne lâche pas le cap... L'un, Américain né en Europe, se veut au plus proche de sa propre vérité. L'autre, né Don Juan Moreno Herrera y Gimenez, se veut au plus juste pour le plus grand nombre. Deux émigrés finalement, qui nagent encore dans un bleu pas si bleu...


Première : Tous les deux, vous avez été connus du grand public grâce à un gars qui s'appelle Luc Besson... Comment le jugez-vous aujourd'hui ? Est-il toujours votre ami ?

Jean-Marc : Non. Je dois avoir un sens de l'humour un peu trop américain que Luc a mal pris. Résultat : on ne se parle plus depuis au moins quatre, cinq ans. Au fond, j'aime détruire ce que je crée, c'est peut-être ma manière de continuer...

Jean : Ca, c'est clair ! Mais il faut changer ça.

Jean-Marc : Non, on ne peut pas. C'est ma nature, j'ai été fabriqué comme ça.

Jean : Non. C'est une erreur génétique qu'il faut changer !

Jean-Marc : Non. Mais j'aime beaucoup Luc. Il m'a beaucoup donné et je n'ai rien contre lui. Mais il a un côté parrain, il aime bien ce côté "parler au-dessus de tout le monde". Pour moi, ça va un moment ; mais après, je ne suis le serviteur de personne, excepté de moi-même. Première : Il t'a donné des conseils ?

Jean-Marc : Non. Mais il a une façon de faire, et cette façon est bonne pour certains et mauvaises pour d'autres. Moi, je marche seul, et je ne me mets à genoux devant personne, sauf devant ma femme.

Jean : Moi, je ne me suis jamais mis à genoux devant personne. Mais Luc est quelqu'un qui prend beaucoup de place. Pour moi, c'est un ami. On s'était un peu perdus de vue au moment de "Mission : Impossible" ; lui n'était pas là, il avait "Le Cinquième Elément" qui était un pari énorme. C'était les Etats-Unis, c'était Bruce Willis, c'était beaucoup de Budget.



Première : Tu as été blessé de ne pas en faire partie ?

Jean : Pas du tout. Sur "Le Grand Bleu", j'avais même été jusqu'à lui proposer de m'en aller, s'il ne trouvait pas quelqu'un de plus porteur. C'était avant qu'il ne trouve Jean-Marc. Je lui ai vraiment dit : "Je m'en vais." Et il m'a dit : "C'est hors de question, c'est toi qui fais Enzo." Il y a même eu un moment où il a pensé faire lui-même le rôle de Mayol, mais ce n'était pas une bonne idée... Luc est un ami. Il a des qualités énormes. Et pour d'autres, des défauts énormes. C'est un peu ce que dit Jean-Marc : il va intervenir su tout, pourquoi ceci, pourquoi cela, et ça c'est bien, et c'est mal...

Première : Il n'est pas que metteur en scène sur le plateau ?

Jean : C'est ça. Mais c'est à toi de gérer tout ça. Il a pu blesser... Comme moi j'ai dû le blesser. Comme j'ai dû blesser Jean-Marc par des attitudes ou des choses que j'ai dites. Mais je m'arrange de cette idée grâce à l'amitié que j'ai pour Luc. J'ai d'autres familles dans lesquelles les gens agissent comme ça, même chez les producteurs. L'idée de Pygmalion, elle existe dans le cinéma. Cela dit, son pari d'amener les jeunes voir "Jeanne d'Arc", je trouve ça gonflé.

Première : Tu es dedans ?

Jean : Non. Je m'en vais faire d'autres choses. Et puis, c'est Malkovich qui fait le rôle du roi.

Première : Jean-Marc, comment es-tu arrivé sur "Le Grand Bleu" ?

Jean-Marc : Il a cherché en Californie, et puis il a fait un casting à Londres où je venais de finir "Hope and Glory", de John Boorman.

Première : Avec "Le Grand Bleu", le regard des gens sur vous a changé. Jean, tu avais quand même galéré au début...

Jean : Tout d'un coup, il y a eu le confort. Il n'y avait plus ce doute ni ce putain de téléphone qui ne sonnait pas... J'avais écrit un sketch un jour sur le téléphone : "Pourquoi tu sonnes pas ? Alors, tu vas sonner ?" Terrible, c'était terrible. Et le fait qu'il se mette à sonner d'un coup, c'est si rassurant. Moi, je me suis toujours senti responsable devant tout le monde. Et quel est le meilleur moyen de se sentir responsable devant quelqu'un qui te dit : "Je t'aime ?" C'est de continuer, c'est de ne pas tomber. La chute est humaine, mais je ne crois pas qu'elle aide. Tu sais, Jean-Marc, ce que dit Shakespeare là-dessus ? Jean-Marc : Non. Quoi ?

Jean : "Il est bon de se prosterner dans la poussière lorsque l'on a fauté, mais il n'est pas bon d'y rester."

Jean-Marc : Pourtant, c'est dans les fautes que l'on apprend le plus.

Jean : Oui, mais il ne faut pas le montrer aux autres.

Première : Tu es reconnu dans la rue, toi, Jean-Marc ?

Jean-Marc : Je marche dans la rue, je prends le métro, les gens me regardent et me sourient.



Première : Et toi, Jean ?

Jean : J'ai noté que maintenant, c'est "Jean". C'est "Jean" pour des mecs de 50 ans également. "Comment tu vas, Jean ?" "Alors, Jean ?" "Ca va, Jean ?" Et moins les : "Salut Léon", "Salut Enzo", "Salut Godefroy"...

Première : On vous confond parfois avec d'autres acteurs ?

Jean : Non, jamais.

Jean-Marc : Moi, on m'a appelé Eric Serra plusieurs fois.

Première : Jean-Marc, tu en es où en ce moment ?

Jean-Marc : J'ai un film qui sort le 17 juin, "Préférence", avec Anna Galiéna ; un autre, "Folle d'elle", avec Ophélie Winter, qui sort aussi le 17 ; et un film italien, "Mon Capitaine", qui sort le 7 juillet. Ca en fait quatre avec la ressortie du "Grand Bleu".

Jean : Moralité ; t'as pas arrêté de travailler. Tu vas payer des impôts cette année !

Jean-Marc : C'EST pour payer les impôts ! J'ai un autre film qui sort en juin à Londres où je joue un hussard allemand du temps napoléonique...

Première : Napoléonique ?

Jean-Marc : Oui, quoi... Napoleonic Time. Je suis Américain, c'est ma langue. On a quand même gagné la guerre, merde !
De gauche à droite : Jean-Marc Barr, Luc Besson,
Jean Reno et Patrice Ledoux sur le tournage du "Grand Bleu" Première : Toi, Jean-Marc, qu'est-ce qui te rassure ?

Jean-Marc : Le plaisir de travailler avec les gens dont j'ai envie. J'ai trouvé ça sur "Le Grand Bleu" et, depuis, j'essaie de le conserver. Si je n'ai pas l'impression de m'amuser, si je suis là pour des raisons trop sérieuses, je m'en vais. Quand je suis numéro 1 ou 2 sur le plateau, surtout, j'essaie d'apporter cette énergie un peu positive et joyeuse. Ce sont des choses que j'ai retrouvées sur "Europa" et surtout sur "Breaking the waves", où il y avait plein d'acteurs de plein de nationalités différentes, et où Lars Von Trier a apporté un esprit très léger, très créatif. C'est quelque chose de précieux. Tout à coup, on comprend que le chemin à suivre ne passe pas par des valeurs économiques mais par des valeurs morales ou humaines.



Première : Tu as vu le dernier film de Lars, "Les idiots" ?

Jean-Marc : Je l'ai vu une première fois en Danois chez Lars, il y a deux mois. J'ai aimé, mais ce n'était pas la même émotion que "Breaking the waves". D'une certaine manière, on ne peut qu'être déçu quand on est monté à un tel niveau... Ce que Lars propose - et c'est la raison pour laquelle j'adore travailler avec lui -, c'est la destruction de tout ce qui maintient notre cinéma dans une technologie d'effets spéciaux. Là, comme les "sampleurs" il y a vingt ans, il donne la possibilité à n'importe qui de faire un film et que ça soit vu à Cannes. Qu'un metteur en scène comme Lars prenne le risque de se manifester de cette façon, je trouve ça très intéressant.

Jean : Je ne peux pas laisser passer ça. J'ai entendu les Danois dire à la radio qu'ils avaient une sorte de charte ("Dogma 95"), qu'ils n'allaient plus utiliser...

Jean-Marc : Oui, ils s'interdisent la lumière artificielle, le travelling, etc. Et même la citation de leur nom...

Jean : Ca, je m'en fous. Ils font un battage terrible, et ça aboutit à l'inverse. Ils ont déjà cité le mec avant de faire le film... Moi, je prends le cinéma pour un langage complet. Leur truc, c'est comme de faire une phrase sans verbe ou sans sujet.

Jean-Marc : Tu as vu "Breaking the waves" ? Ce film a cassé toutes les règles sur la façon de filmer, et ça a donné à l'histoire tout son relief.

Jean : Oui, mais combien de personnes l'ont vu ? C'est ça qu'il faut voir aussi. Si tu casses quelque chose, il faut l'ouvrir aux gens. Comment veux-tu faire un livre si tu coupes la moitié des phrases ?

Première : Toi, Jean-Marc, on dirait que tu vas toujours vers le plus expérimental, même si, parfois, il faut payer des impôts.

Jean-Marc : Il faut que vous compreniez que j'ai quitté les Etats-Unis pour poursuivre ces désirs-là et que je suis ici comme touriste américain... Jean : Ca, c'est faux, Jean-Marc. C'est fini maintenant, ces histoires de tourisme !

Jean-Marc : Attends. Le but, c'est comment trouver le plaisir dans notre travail. Moi, j'essaie de trouver à travers l'art quelque chose qui puisse me satisfaire, même si ce n'est pas de l'art. De toute façon, on est des putes, on se vend.



Jean : Là encore, tu vas trop loin. Tout à l'heure, tu allais trop loin dans l'autre sens. Je ne vois pas pourquoi faire un métier public, c'est être une pute.

Jean-Marc : Si, c'est être une pute. Moi, je me suis vendu.

Jean : Je ne vois pas pourquoi. Chaque chose a son prix, un jambon a son prix, c'est pas pour ça que le cochon est une pute.

Jean-Marc : Moi, au fond, je n'ai pas de prix. Ma valeur n'est pas économique ; ma valeur, c'est quand la caméra tourne.

Jean : Je ne t'attaque pas. Je dis que tu vas trop loin dans les deux sens. Tu es excessif par passion. Tu aimes détruire ton image par passion. Mais que tu le veuilles ou non, tu fais partie du cinéma français, tu es intégré.

Jean-Marc : Cinéma européen ! Pas français.. Comment puis-je faire des rôles français, moi ?

Jean : Je trouve que tu fais partie du paysage français ; comme moi, je fais un peu partie du paysage américain.

Jean-Marc : Mouais... Je trouve qu'on fait partie, toi et moi, d'un paysage bien bourgeois. Il suffit de voir le festival de Cannes.

Jean : Le contraire de bourgeois pour toi, c'est quoi ? C'est une politique du peuple ?

Jean-Marc : Non... Je ne sais pas. Aujourd'hui, il n'y a pas d'opposés, il n'y a que des pauvres. Jean : (se tournant vers nous pour nous prendre à témoin.) Je ne comprends pas bien, parce que chez mon camarade, tout est taxé de bourgeois. Cannes, c'est un marché. Il y a mille films qui se vendent là-bas, et des tas de gens qui travaillent dessus. Si ces films ne se vendent pas, c'est encore plus de chômeurs. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On bousille Cannes et on fait un festival avec une table et un verre d'eau ?

Jean-Marc : Non, mais on essaie de faire quelque chose de plus sincère.

Jean : Tu trouves que ce n'est pas sincère ? Mais le film de Chéreau, c'est un film sincère et riche, très ouvert, qui parle de sujets assez difficiles...



Première : Pardon, Jean, mais toi, tu fais plutôt dans "Godzilla...

Jean : Oui, mais je tourne aussi avec Antonioni, pour, entre guillemets, un tarif commun à tout le monde, un tarif socialiste... Non, je crois que tu as raison de faire ce que tu aimes, Jean-Marc, mais de là à avoir une politique qui a de mauvaises conséquences sociales, c'est un peu difficile...

Jean-Marc : Mais je ne confonds pas la politique avec le cinéma, je ne prends pas ce que je fais au sérieux. Je crois qu'on a la même position que les comédiens de "Hamlet" devant le roi : on dit la vérité, même si on est en train de jouer.

Jean : Avec "Godzilla, c'est ce que je fais. Ils ne me disent pas "Action" avec des paquets de dollars dans les mains.

Jean-Marc : Le problème avec "Godzilla", c'est que tu as un discours d'enfant, et c'est très bien. Mais à 35, 38, 39 ans, quand tu as envie comme moi d'avoir un discours d'adulte, il faut prendre le doute et le montrer. Lars, il sait que Dieu n'existe pas, mais il propose l'idée que l'on doit croire qu'il existe. Il prend une idée aussi innocente et il prend un trajet qui te fait douter toi-même. Et ça, c'est intéressant.

Jean : Oui, mais ça n'a rien à voir avec le côté bourgeois de la chose.

Jean-Marc : Quand tu vois un grand film comme un Tarkovski, un Mikhalkov ou un Kusturica, tu passes deux heures d'un bonheur incroyable. Moi, je travaille pour ces moments-là : ça vaut quelque chose dans l'œil du spectateur. Pour que, lorsqu'il te regarde dans la rue, il y ait cette compréhension-là.

Première : A propos de valeur, combien vaux-tu aujourd'hui ?

Jean-Marc : Je peux être très bien payé pour un film, n'en recevoir que le seizième pour un film avec Didier Le Pêcheur, puis, juste après, vingt fois plus pour un film avec Ophélie Winter. Ca change...

Première : Tu peux dire ton salaire pour "Folle d'elle", avec Ophélie ?

Jean-Marc : Ca doit être 1,3 million - 1,2 million, je ne sais plus. Pour un mois et demi de travail. Première : Merci de ta franchise. Et toi, Jean ?

Jean : Je ne peux pas le dire. Quand je l'ai dit, je me suis retrouvé dans des journaux bizarres. En France, on a un rapport très mauvais à l'argent, on a pas encore réussi à en parler franchement. Ton salaire correspond à la valeur marchande du film, c'est ce que Jean-Marc a dit d'ailleurs. Mais je vais te donner une échelle. Sur "Pour l'amour de Roseanna", un film à six millions de dollars, moi, on m'a donné 2 millions de francs. C'est un film en anglais, ouvert sur le marché mondial. C'est peu payé, mais je le fais parce que j'aime cette histoire. Et je ne sais pas si elle est bourgeoise !

Première : Et pour "Godzilla" par exemple ?

Jean : Non, on ne va pas le dire. Sinon, après, on va se retrouver sur des couvertures monstrueuses qui vont nous gêner, moi, mes proches, mes enfants... Et c'est ridicule. J'espère que tu me comprends.



Première : Avec "Le Grand Bleu", vous avez vécu un truc extraordinaire. Puis vous avez choisi chacun un itinéraire différent. Mais toi, Jean, tu regrettes parfois les choix de Jean-Marc.

Jean : J'ai regretté, et il le sait, qu'après "Le Grand Bleu" il n'ait pas joué le jeune premier : celui qui embrasse la nana, qui sauve la veuve et l'orphelin. Parce que je crois que c'est l'emploi de Jean-Marc. Il m'a déjà dit que c'est à cause de sa dualité entre l'Europe et les Etats-Unis. Mais je le regrette quand même.

Jean-Marc : Y a-t-il seulement des rôles de jeune premier en France depuis dix ans ? Non !

Jean : Si, bien sûr. Tu veux que je t'en cite un ? Le film avec Deneuve et Vincent Perez, ça, c'est un rôle de jeune premier... "Indochine", de Régis Wargnier.

Jean-Marc : On me l'avait proposé, mais je ne l'ai pas trouvé assez fort. Il n'y avait rien à jouer.

Jean : C'était à toi de le rendre plus fort. Jean-Marc : Non, parce que derrière, il y a une attitude qui ne m'intéresse pas. J'ai fait "La Peste" (Luis Puenzo, 91) en anglais, avec Robert Duvall, William Hurt, Sandrine Bonnaire. Encore maintenant, ce film-là reste pour moi beaucoup plus intéressant. Même si "Indochine" a fait un grand succès. Une chose que je dois redire, c'est que je n'ai pas grandi en France. Un jour, j'étais au Palais des papes, à Avignon, on m'a demandé : "Qu'est-ce que ça vous fait d'être dans l'ombre de Jean Vilar ?", et, moi, j'ai demandé : "Qui est Jean Vilar ?" J'ai grandi aux Etats-Unis, j'ai été éduqué en Angleterre. Mis à part Godard, Duvivier, Renoir, je n'avais pas de sensibilité pour le cinéma français. La première chose que j'ai faite après "Le Grand Bleu", c'est une pièce de théâtre de Tennessee Williams avec Vanessa Redgrave, à Londres.



Jean : Il y a quand même une sacrée idée de souffrance chez toi, Jean-Marc.

Jean-Marc : Souffrance ? Souffrance de quoi ?

Jean : Une souffrance intérieure, de mal-vivre. Par exemple, quand tu fais "Le Brasier", c'est de la souffrance. Tu sais très bien qu'en jouant un tel rôle, tu vas aller tout noir au fond d'un puits noir.

Jean-Marc : Non. Je joue un film fort au lieu de jouer le jeune premier très beau et très bête en train de tomber amoureux...

Jean : Pourquoi il est bête ? Les choses qui sont belles sont bêtes ?

Première : Jean, là, tu as un peu le beau rôle. Toi, tu as choisi des rôles très publics et flamboyants. Mais on peut te retourner la question : pourquoi ces choix ?

Jean : Parce que je les aime ; ils sont ouverts. J'ai eu aussi "La Peste" entre les mains ; pas la tienne Jean-Marc, celle d'Huster. Il m'a dit : "Si tu veux, on la fait tous les deux. Sinon, je la fais tout seul." Et il l'a faite tout seul, en pièce de théâtre. Je pense qu'il y a des moments pour se fermer et des moments pour s'ouvrir. Je ne pense pas qu'on ait le choix en se fermant dès le départ. Or, je trouve que Jean-Marc s'est fermé dès le départ. Il aurait pu se fermer maintenant après s'être ouvert avant.


Jean-Marc : Je suis toujours là !

Jean : Encore aujourd'hui, quand je fais le Frankenheimer ("Ronin"), au départ, le scénar n'est pas ficelé assez fort ; après, il a été modifié mais, au départ, je le sentais un peu bancal...

Première : Le fait que De Niro soit venu sur le film, c'est ça qui a tout arrangé ?

Jean : Non. De Niro m'a dit : "Je sais ce que tu penses du scénar et on va le retravailler." C'est après l'accord de De Niro que David Mamet est entré dans le jeu. Mais moi, j'ai eu le scénar avant cette histoire-là. C'est pas uniquement du calcul. Si je pense que le film va se fermer, je regarde où il se ferme, jusqu'où il va se fermer et jusqu'où mon amour pour ce film peut supporter cette fermeture.

Première : Oui, mais la présence de De Niro, ce n'est pas anodin...

Jean : Bien sûr, tu as un Stradivarius en face de toi ! Bobby, c'est quelqu'un qui visite..., visite..., visite la scène... (il change à chaque fois de ton, tout en imitant le mouvement de tête de De Niro). Donc il peut recommencer..., recommencer..., recommencer la phrase au milieu d'un speech. Ca peut te désarmer complètement. Toi, tu attends qu'il ait fini, forcément. Mais lui, c'est sa manière de..., sa manière de..., sa manière de..., tu vois ?

Jean-Marc : (imitant à son tour De Niro) Are you talking to me ?

Jean : Oui, c'est ça, et c'est un exercice incroyable. C'est une technique. Tout d'un coup, tu vois un type qui pédale... Mais en fait, il pédale pas, il cherche. Et toi, il faut que tu restes présent malgré le pédalage.

Première : Pédalage ? On peut aussi dite tirage de couverture...

Jean : Dans ces cas-là, il faut avoir confiance en toi. Parce que si tu ne le suis pas, tu es mort.

Première : C'est pendant ce tournage qu'il a eu ses problèmes avec la justice française. Comment a-t-il vécu ça ?

Jean : Très mal. D'autant plus qu'il aime la France. Son père, qui était peintre, a été reconnu ici, et il est venu ici à l'âge de 17 ans. Première : Jean-Marc, toi qui n'as jamais joué avec De Niro, ça te manque ?

Jean-Marc : Non.

Première : Tu aurais peur de le faire ?

Jean-Marc : Non, ce n'est pas ça. C'est parce que les acteurs qui m'inspirent, il y en a peu. De Niro sur l'écran est un maître pour moi. Mais depuis cinq, six ans, un film de De Niro, ça ne me fait plus aller au cinéma. Chez lui, je sens surtout le... (geste évoquant le tiroir-caisse).



Première : Quel est l'acteur ou le film qui vous a donné envie de ce métier...

Jean-Marc : "Alphaville" (Godard, 64). C'est le film qui m'a fait venir en France. C'est le cinéma qui m'a inspiré depuis le début.

Jean : Moi, quand j'ai vu "Le plus sauvage d'entre tous" (Martin Ritt, 63), avec Paul Newman, je me suis dit : "Putain, c'est ça que je veux faire."

Jean-Marc : Newman, c'est le plus grand.

Première : La réalisation, ça vous dit ?

Jean-Marc : Pour les acteurs, il y a toujours cette envie-là. Je crois que Jean l'a ; et moi aussi, je l'ai. Peut-être que je vais faire un petit essai sur Un "Dogme" cet été. J'ai un projet sur lequel je travaille depuis quatre, cinq ans, là, qui est en écriture.

Jean : (Se tournant vers nous) Ce qui ressort de cette conversation, c'est la question : "Où est la lumière ?" C'est pour cela que je ne peux pas rentrer dans son truc, parce que, elle est où, la lumière, dans son comportement ?

Jean-Marc : Mais putain, elle est là, la lumière. Partout !

Jean : Non. Une demi-obscurité. Je comprends ton truc, je comprends cette souffrance. Quand j'ai fait "Montserrat" (une pièce d'Emmanuel Roblès), ça a été monstrueux ; j'ai passé 54 représentations, mort par terre, à porter ce personnage. Et je n'aime pas ça. Quand je vois Gary Oldman, tout le respect que je lui porte vient beaucoup de ça. Parce que c'est une croix, et le public le ressent. Et je crois que le meilleur moyen d'aider les gens à sortir le matin à 7 heures pour aller travailler quand il pleut, c'est de leur dire : "Ecoute, il y a un peu de lumière au fond, vas-y."

Première : Jean, tu vas faire un court métrage. C'est une première étape ?

Jean : Oui, et je le produirai. Je voudrais écrire une histoire d'amour entre un homme et une femme. Première : En même temps, tu continueras à jouer dans des Godzilla ou de très grosses productions américaines ?

Jean : Maintenant, j'ai envie de changer ma couleur en Amérique. Je voudrais aller sur un terrain où aucun Français n'a jamais été : la comédie populaire, avec leurs règles à eux... Pour eux, je suis un frenchie dont les contours ne sont pas bien définis.



Première : Jean-Marc, comment vois-tu l'Amérique ?

Jean-Marc : J'habite San Diego où, il y a seulement dix ans, tu ne pouvais pas prétendre acheter une maison si tu étais juif, noir ou jaune. Ca a peut-être changé un petit peu. J'adore la Californie pour les vagues et le basket, mais quand tu montes à Los Angeles, tu sens parfois une fragilité énorme liée à une inégalité évidente entre les gens. Il y a une immense richesse, mais quand tu sais que la majorité des gens sont armés et hostiles, c'est moins drôle. Si je viens en France, c'est parce que je me sens beaucoup plus égal à l'autre ici. Même si ce n'est pas vrai, l'illusion y est meilleure.

Première : Vous vous voyez souvent tous les deux ?

Jean : A peu près trois, quatre fois l'an, malheureusement. J'attends le moment où Jean-Marc va avoir un enfant...

Jean-Marc : Les enfants, je ne peux pas les faire. Je ne suis jamais à la maison. Je vis avec une femme qui est pianiste, qui a ses propres concerts. Et moi, j'ai fait 7 films en deux ans. J'a aujourd'hui l'âge que tu avais quand tu as fait "Le Grand Bleu", 37 ans, c'est bien ça ?

Jean : Non j'avais 27 ans !

Jean-Marc : Tu avais 27 ans quand tu as fait "Le Grand Bleu" ?

Jean : Ah non, 37, tu as raison. Oh putain ! J'ai 50 ans cette année.

Jean-Marc : Moi, je suis un post-EasyRider, c'est la génération qui m'a le plus influencé. Je poursuis ma propre idée de la liberté. I did it my way. Même quand j'aurai des enfants et donc plus de responsabilités - parce que j'en ai déjà avec ma mère et ma sœur - , je ne changerai pas. "Le Grand Bleu" m'a donné la possibilité de poursuivre un rêve, mon rêve, de rencontrer des gens comme Lars Von Trier, et ça m'a rendu beaucoup plus fort. Jean : Moi, je ne le vois pas comme ça. Le Bleu m'a ouvert le monde jusqu'à Hollywood.

Jean-Marc : Mais moi aussi. Grâce au "Grand Bleu", je suis reconnu partout dans le monde. Là, je suis en pleine promotion pour les films qui sortent. J'ai aussi deux films qui vont être présentés en automne, et peut-être un au Canada. J'ai ce film avec Ophélie Winter qui est plutôt populaire, je crois.



Première : Qui l'a mis en scène ?

Jean-Marc : Cornuau, Jérôme Cornuau. Ce film, c'était un vrai travail académique. On avait un scénario de merde avec une idée très belle, et on a travaillé dessus. On verra... En tout cas, UGC lui donne une bonne sortie alors qu'il y a un an personne ne voulait en entendre parler. Je pense que c'est une comédie romantique à l'américaine. En tout cas, on a tourné dans cet esprit-là.

Jean : Tu n'as pas fait beaucoup de comédies...

Jean-Marc : J'ai fait "Les Faussaires". C'est un film qui n'est pas mal. Ecoute, quand tu lis un scénario où il est écrit : "Extérieur jour Tahiti" à la première page, et qu'à la dernière page il y a : "Extérieur jour Tahiti", tu le fais...

Première : Bien que très différents, l'un comme l'autre, vous êtes plutôt bien conservés ! Vous n'avez pas plongé dans des excès divers...

Jean-Marc : Parce que j'ai une femme qui m'a tenu sur terre et qui m'a donné l'amour, la confiance. Et c'est dur pour elle, sachant qu'elle ne me voit que trois ou quatre mois par an. J'ai une chance extraordinaire, une vraie femme, une vraie personne qui m'aime. Le reste, c'est du détail.

Jean : Moi, j'ai eu trop d'exemples d'excès autour de moi. Et puis, je n'avais pas de penchant pour ça, sauf pour le bon vin... Ce qui est intéressant, enfin je l'espère, c'est que nous voilà, deux immigrés, un qui est andalou, un qui est américain. Et comment ils ont traité ce qu'on leur a donné ? Moi, j'ai pris ça comme un bonheur. Lui, Jean-Marc, c'est plutôt : "Elle est belle, cette chemise, mais j'aimerais bien retrouver ma robe de bure."
Sur "Le Grand Bleu", on avait vécu un truc très marrant au Texas. Quand on est arrivés, moi, je parlais anglais - je savais dire "lundi" mais pas "mardi", tu vois un peu... Et une journaliste m'a dit : "Gee, vous avez l'air d'un Américain", avant de demander à Jean-Marc : "Vous êtes Américain ? Pourtant, vous n'en avez pas du tout l'air."

Jean-Marc : Mais c'est vrai, je suis européen. Mais je ne peux pas être français. Je suis mariée avec une Yougoslave, mon père est américain : comment est-ce que je peux être français ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que c'est, être français ?
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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:37    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

tournage



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MessagePosté le: Sam 7 Fév 2009 - 17:41    Sujet du message: Le grand bleu Répondre en citant

Le Grand Bleu
Editions Ramsay- récit de tournage
extraits
Alain Gillot, scénariste, travaille depuis deux ans avec Luc Besson et a suivi le tournage du "Grand Bleu".



Jour "J" moins 65. Dernière ligne droite avant la Sortie Nationale.

Je passe mon temps à courir d'une table de montage à l'autre ; quatre au total. Tout le monde est crevé ; le mot est faible : on est totalement perdu, on ne sait plus rien, même nos cœurs ne savent plus comment battre.
Cela fait maintenant des mois que les fourmis du montage construisent sans relâche ce dessin géant qui ne sera visible que vu d'avion. Certitude, recul et plaisir ne sont plus, depuis longtemps, dans notre vocabulaire quotidien.
Et puis, un soir, vers 19 heures, on s'est tous assis dans de profonds fauteuils et... dix ans de réflexions, deux années d'écriture, neuf mois de tournage et autant de montage se sont résumés en deux heures huit minutes. Nous avons vu le film pour la première fois... Horrible ! C'est le sentiment le plus horriblement délicieux que je connaisse...
Tout cela juste pour sourire, juste pour pleurer. Des millions d'heures de travail juste pour le plaisir - le sentiment m'a terrassé pendant plusieurs heures. Notre joie collective nous a poussés dans cette aventure, simple, généreuse, un acte démesurément gratuit dans le but d'amener un peu de bonheur ; et pourtant d'un côté il y avait la fierté d'avoir fait don de soi, sans arrière-pensée, de l'autre l'embarras de ne pas connaître le visage de celui à qui on l'offre ni même de savoir ce qu'il en pense !
Et puis, quelques heures plus tard, un peu plus loin dans la nuit, j'ai revu les acteurs. J'ai souri... puis pleuré. Je me suis dit qu'ils étaient vraiment bons. Je me sentais comme un groupie qui aurait eu la chance de les approcher.
Le lendemain, le film s'était rangé de lui-même dans les souvenirs, parmi les meilleurs. Mais une chose me hante encore, c'est ma réaction dans les trois minutes qui suivirent la fin de la première projection. Mille chose m'avaient traversé la tête, vous vous en doutez, mais une plus particulièrement : cette impression au moment où Jean-Marc s'en va à la fin avec le dauphin et que le noir se fait sur l'écran. J'avais accepté, là, à ce moment précis, que mon cœur s'arrête, comme ça, tranquillement, dans un souffle chaud. Pour la première fois la mort ne m'apparaissait pas comme quelque chose d'horrible qui déchire et bouleverse, mais comme une délivrance, une paix définitive, un chant.
En fait, le film venait physiquement de me quitter. Il s'était libéré de ma présence, de mon poids, il appartiendrait maintenant à tout le monde.
Il me restait son souvenir, son image, sa projection.

Luc Besson




"Le Grand Bleu", c'est le rêve enfin réalisé d'un cinéaste, un drôle de type entêté, à la recherche de son enfance, de l'île sur laquelle son dialogue avec la mer a commencé, il y a bientôt vingt ans. D'aucuns s'extasieront sur le budget hollywoodien, les décors sublimes et les prouesses techniques qui font de ce film un événement. Mais avant tout cela, il y a une aventure, celle d'un tournage long et délicat, avec de jeunes acteurs fiévreux et acharnés, souvent inconnus du grand public, des émotions, des doutes... un drôle de voyage dans l'infini du Bleu. Dans la chronologie de tournage, la période grecque est capitale. C'est le cadre sublime de l'enfance d'Enzo et de Jacques, et c'est là qu'ils reviennent, adultes, l'un pour mourir et l'autre pour rejoindre les dauphins.
Quand l'équipe du film débarque à Amorgos, début septembre, elle a déjà quatre mois de travail et des kilomètres de pellicule dans ses valises. Mai a vite été dévoré par la prise en main des caméras sous-marines et l'entraînement des acteurs. Juin s'est volatilisé dans un combat douteux avec la Méditerranée capricieuse, juillet s'est consumé dans la chaleur de l'Italie du sud, août a vu la pression monter au maximum, entre Paris, New York, et l'incertaine traque aux dauphins, du côté des îles Vierges et des Bahamas.



Voilà pourquoi, quand elle prend ses quartiers dans les pensions d'Amorgos, l'équipe du Bleu cherche son souffle. Elle sait déjà qu'ici, entre l'isolement et la mer changeante, il faudra jouer serré, et elle se demande parfois si ce damné film finira un jour... Elle n'imagine pas qu'après la Grèce, l'eau de la Côte d'Azur sera trouble, qu'il faudra se battre sur la Corse, finir par se sauver aux Maldives, juste avant d'effectuer un petit crochet par le Pérou et les Alpes.
Voilà pourquoi, à mi-chemin de l'aventure, cette chronique grecque est forcément partielle, arbitraire. Ce n'est qu'une photographie instantanée, quelques visages qui se détachent, à épingler dans l'album du Bleu pour en sourire un jour, dire, c'était Amorgos, en septembre, j'ai dit ça moi ? J'avais cette tête-là ?

Parmi ces visages, certains sont absolument neufs, d'autres font partie de la famille Besson depuis l'origine, très peu sont des stars, comme on dit dans les gazettes. Bientôt, ils seront traqués par les micros, ils apprendront à se préserver, à distiller leurs propos, ils seront plus pros, moins fous, la photo d'Amorgos jaunira.
Les médias feront-ils de Jean-Marc Barr un nouveau Mel Gibson, ou un Christophe Lambert ? Formé à l'école du théâtre shakespearien, aperçu dans le "Hope And Glory" de John Boorman, il risque de crever l'écran dans le rôle à la fois physique et éthéré de Jacques Mayol. Né d'une mère française et d'un père américain, il est l'exact produit de cette rencontre, avec un look de surfer californien et une sensibilité romanesque très européenne.
Pour Jean Reno, le rôle d'Enzo Molinari est davantage le fruit de la patience. A trente huit ans, il rencontre enfin un personnage à sa mesure, un matamore au cœur énorme, une âme orgueilleuse, maladroite, sublime. Sa grande carcasse s'épanouit dans ce costume taillé sur mesure. Il faut dire que le tailleur le connaît bien. Jean était le guerrier du "Dernier Combat" et le batteur de "Subway". Entre Luc et lui, c'est une fidélité, une complicité ancienne qui trouve ici son accomplissement.
Rosanna Arquette a déjà une riche carrière aux Etats-Unis, mais le public français l'a découverte dans "Recherche Susan Désespérément", face à Madonna, et "After Hours" de Scorcese. Derrière sa frimousse attendrissante et sa silhouette frêle, elle cache un tempérament explosif et une volonté de fer. "Le Grand Bleu" est sa première expérience de ce côté de l'Atlantique.

Comme Rosanna, Paul Shenar regarde le cinéma français, d'un œil étonné. Ce jeune homme de cinquante ans est célèbre dans son pays depuis son interprétation haut de gamme d'un trafiquant de drogue dans "Scarface" de Brian de Palma. Il campe ici le professeur Laurence, avec la classe et la solidité qui le caractérisent.

Dans le film, Laurence s'oppose violemment à Novelli, l'organisateur des compétitions de plongée. Ce rôle est tenu par Sergio Castellito, un des plus sûrs espoirs de la nouvelle génération italienne, dans la lignée d'un Mastroianni - excusez du peu - ce même Mastroianni face auquel il a débuté dans "Le Général de l'armée morte", pour enchaîner avec "La Famille" d'Ettore Scola. Et puis il y a l'inévitable silhouette de Jean Bouise, lui aussi un fidèle de Luc, survivant du "Dernier Combat", et contrôleur de la RATP subtil et sarcastique dans "Subway". Personnifiant l'oncles Louis, Jean explore la folie douce avec l'enthousiasme d'un homme pour qui l'expérience n'est pas une valise poussiéreuse, mais une source de légèreté, de détachement teinté d'humour, propre à surmonter toutes les tempêtes d'un tournage.



Cette sérénité, Marc Duret la connaîtra peut-être un jour, mais pour l'instant, celui qui incarne Roberto, le frère d'Enzo, voudrait croquer la lune et ne dort jamais que d'un œil. Parce qu'il trouvait le conservatoire trop étroit, il est parti à la conquête de New York, jouant du piano dans les bars, s'initiant aux méthodes de constructions du personnage rendues célèbres par Lee Straberg et l'Actors'Studio. Aujourd'hui, à trente ans, il revient gonflé à bloc, et des rêves plein la tête. Son impatience, ses doutes, son appétit, souvent évoqués au fil de cette chronique, sont là pour rappeler que le Bleu est aussi le fruit de ces petits rôles, la somme de leur travail acharné pour donner un peu de vie à cette chose étrange, grandiose, désuète : un film.

Oui c'est cela, le Bleu, au-delà de l'affiche imposante, un peu d'eau dans le creux d'une main, un monologue sous les étoiles, une crise de fou rire en pleine prise, le destin d'une paire de lunettes, une partie de carte au soleil, deux ou trois miettes d'émotion, un trésor enfantin.




Une famille de solitaires

Au bout du port, les machinos ont pris d'assaut le dernier bar. Ils sélectionnent les disques, distribuent les whiskies-Coca, jonglent avec les dollars, les marks et les drachmes. Cramponné à sa caisse, le patron s'y éponge le front, les play-boys locaux s'agacent, les Allemandes gloussent. Sur le quai, assis a une table isolée, Jean Reno fait tourner son verre vide, machinalement. Depuis plus d'un an, il travaille pour modeler son corps et devenir Enzo Molinari. Il s'est entraîné sans relâche à la plongée, a répété mille fois son rôle en anglais, et surtout il s'est composé une voix incroyable, très profonde. L'aventure du Bleu, il en a vécu chaque seconde. Luc l'a imposé dans ce rôle, mais en échange a exigé de lui une totale disponibilité. Et maintenant Jean pense à ce salaud de Luc, parti sur un regard noir, sans lâcher un mot.



- Il est très fort pour ça ! Pas une indication, juste une expression sur son visage que tu ne peux pas déchiffrer, et tu passes la nuit à gamberger ce qui ne colle pas ! Seulement moi j'en ai marre ! Ça fait un an que je bosse pour monsieur ! Alors il peut m'expliquer ! On peut avoir un moment de faiblesse, non ? Seulement lui, la faiblesse, il connaît pas... Et tu sais le pire ? C'est qu'il est très fort. Comme ça il te travaille le mental, il t'énerve pour que tu donnes encore plus ! C'est un monstre ce mec ! Hier, on prend le petit déjeuner avec son père (Claude Besson joue le rôle du père de Jacques dans le film), et Luc raconte devant moi qu'il a vu les rushes, et il se met à complimenter son père, à dire que tout le monde le trouve formidable, et moi, j'écoute, j'attends... Tu crois qu'il m'aurait dit quelque chose sur mon boulot ? Il m'a balancé que j'avais du ventre ! C'est pas du ventre, bordel ! C'est des abdominaux !

A ce moment, Marc Duret s'assoit en face de Jean. Dans le film, Marc est Roberto, son petit frère, et dans la vie, on n'en est pas loin. Jean se lève d'un coup et remonte son maillot.

- Regarde-moi ça ! J'ai tellement travaillé que ça fait un volume de muscles !

- T'as trop de muscles, Jean...

- Parfaitement !

Marc finit son verre et déclame:

- Ces choses-là sont rudes, il faut pour les comprendre, avoir fait des études...

Jean se rassoit et le fixe. Une caisse tombe sur le quai, poussée par une rafale. Un chien pisse contre un pneu. Madonna gueule dans la sono. Jean éclate d'un rire énorme.

- Qu'est-ce que tu bois ?

- La même chose.

Acteurs sans doublures

13 septembre. Hôtel Minoa. Monsieur Bouise est assis à l'écart, sous la tonnelle. Son long visage érodé par le temps semble endormi mais quand on se rapproche, on peut voir, sous les lourdes paupières, deux yeux malicieux évaluant le monde avec une certaine distance. Le garçon de l'hôtel s'approche et pose sur la table un rudiment de petit déjeuner. Bouise hausse un sourcil et laisse tomber quelques mots articulés avec une infinie douceur. - Je crois que j'avais demandé un café... mais ma mémoire...

- Vous ne voulez pas de mon thé ?

- Mais si ! Bien sûr. Je rêve d'un thé...

Bouise prend en main le morceau de pain sec qui s'efforce de ressembler à une tartine.



- J'ai toujours eu de la tendresse pour le pain sec, ce pain qu'on délaisse, qu'on émiette avec mépris. Auriez-vous un peu de beurre ?

- On n'en a plus ! Envolé ! Rien !

Bouise remarque les gouttes de sueur qui coulent sur le front du serveur.

- Il fait chaud, n'est-ce pas ?

L'homme ne répond pas, ramasse quelques tasses à la volée et disparaît. Alors Jean Bouise soulève le couvercle de la théière et constate qu'il n'est propriétaire que d'un peu d'eau chaude. Il se gratte la tempe un instant et analyse la situation puis reprend d'une voix égale.

- Ainsi en a décidé le destin. Il est vain de chercher à contrarier le destin des sachets de thé. Il fait un temps magnifique, il n'y a pas de vent, nous faisons un beau film, c'est le plus important, n'est-ce pas...

Là-dessus il se lève, quitte la terrasse la tête haute et entame sa promenade du matin, les mains derrière le dos, le pas mesuré.

Marc Duret n'a pas vu partir monsieur Bouise. Il est concentré sur une guêpe maligne qui envisage de se poser sur sa tartine. Ses veines du cou saillent, son front est plissé, son regard mauvais. De l'autre côté de la table, Jean-Marc Barr est immobile, les bras croisés, les yeux fermés, le visage orienté vers le soleil. Jean Reno fait son entrée. On dirait un héron dans une plantation de chaises déployant ses interminables jambes, la poitrine bombée au maximum, les yeux mobiles, le nez considérable. Tout à coup il s'arrête, gratte son front furtivement, s'assoit sur un banc et soupire. Aussitôt il se lève, comme traversé par une urgence, mais reste planté là, bien droit, examinant le monde, jusqu'à ce qu'enfin il identifie ses camarades.



- Comment vont mes amis?

Jean-Marc ouvre un œil, Marc mastique son pain, avale, prend un air solennel.

- Aujourd'hui, je plonge avec vous.

Jean considère Marc, pose la main sur son épaule.

- Voilà une excellente nouvelle !

- A ce propos, je me demande si...

- Pose toutes les questions à Jean ! Ton ami te répondra ! N'hésite pas !

- Eh bien je...

- La première chose que tu dois savoir...

- Jean, on n'est pas dans le film... tu n'es pas Enzo.

Jean compose une moue de dépit.

- Oui...

Marc s'accoude à la table.

- Comment est-ce que je décompresse?

- Facile ! Tu pinces le nez avec les doigts, tu fermes bouche et tu pousses sur les oreilles. Vas-y ! Tu dois sentir l'air passer, un léger sifflement... On dit compresser mais en fait c'est compenser. Tu équilibres la pression entre l'oreille interne et l'extérieur...

Le visage de Marc devient rouge et ses veines tellement il force.

- Mais comment tu sais que tu dois compenser ?

- Ça devient un réflexe ! Dès que tu as la tête dans l'eau, et après, chaque fois que tu descends d'un mètre la pression est modifiée. Alors tu compenses ! Mais ne t'inquiète pas, tes tympans se chargeront de te rappeler à l'ordre si tu oublies... - Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Que tu auras l'impression que ta tête va exploser si tu oublies de compenser...

- Et elle peut vraiment exploser ?

- Elle peut.

- Ça ne me plaît pas...

- Brava ! On est avec toi Marco ! On y va tranquille !

- Je veux pas exploser.



- La seule chose dont tu dois te souvenir, c'est de ne jamais forcer. Si tu ne te sens pas bien, si tu as froid, si tes oreilles ne passent pas, il ne faut pas te battre avec la mer pour descendre ! La mer elle te prend, elle t'accepte ou pas... Tu verras, il y a des jours, on sent très clairement qu'il ne faut pas y aller. Ce qui compte, pour être en sécurité, c'est de ne jamais tricher avec cette sensation.

Marc hoche la tête.

- D'accord... d'accord. Mais dis-moi, c'est quoi, une plongée convenable, pour un début ?

- Qu'est-ce que tu appelles convenable ?

- Vingt mètres ?

Jean plisse le front et prend une voix grave.

- Ce n'est pas une compétition !

- C'est juste pour avoir une idée...

- Dix mètres, quinze...

Marc écluse son thé à petites gorgées, le regard soucieux. Il finit par lâcher :

- D'accord... je ferai vingt mètres.

Dans le bus Mercedes qui soulève la poussière, Jean-Marc, Jean et Marc sont assis à l'avant, les pieds sur leurs sacs de plongée. La piste traverse un plateau aride avant de basculer dans une descente taillée à même la falaise. La mer est là, immense, tellement bleue et présente. Calé sur la banquette arrière, un homme tranquille reste en retrait du groupe. Marcus Biehler est conseiller technique pour tout ce qui concerne la plongée dans le film. A ce titre, il a formé les acteurs et continue de les entraîner avec flegme et compétence.

- J'ai connu Luc il y a plus de dix ans, au Club Méditerranée, il avait tout juste seize ans et venait de quitter l'école. Il disait : Un jour, je ferai un film sur la plongée...

Marcus lisse sa moustache.

- Pour moi, le plus gros souci a été le peu de temps dont nous disposions pour initier Jean-Marc à l'apnée. Moins d'un mois pour faire d'un honnête sportif un plongeur fiable et endurant, capable de descendre à trente mètres avec régularité. J'étais vraiment sceptique... Heureusement, Jean avait déjà une certaine expérience et l'émulation entre eux a joué à fond, comme si on était déjà dans le film ! Ce n'était plus des acteurs, mais des sportifs engagés dans un challenge ! Un jour, ils sont descendu à moins trente-cinq, dans une eau glacée, vingt-trois fois de suite... Une autre fois, Jean-Marc était tellement épuisé qu'il a failli se noyer sous nos yeux ! Personne ne se rendait compte qu'il avalait de l'eau par le nez et partait doucement... Derrière ce défi, il faut bien voir la volonté de ne pas tricher avec un univers qu'il aime et respecte. D'autres auraient joué avec des effets spéciaux, pour simuler la profondeur, éliminant des risques, de problèmes techniques, mais quelque chose aurait été perdu en émotion, en vérité. L expérience de la profondeur marque un homme, on n'est plus tout à fait le même quand on rejoint la surface. Luc voulait absolument emmener les acteurs dans son univers, parce que le Bleu, pour lui, ce n'est pas un fantasme poétique, un décor, c'est son monde... Il faut le voir se déplacer sous l'eau pour comprendre... Au bout de la piste, tout le monde embarque dans un zodiac qui trace droit sur le Deinera, un magnifique yacht de trente mètres, loué par la production. Dans le film, c'est le bateau où se déroulent les compétitions ; hors tournage, c'est une précieuse plate-forme pour les entraînements.

Jean Reno s'équipe dans une cabine. Il a revêtu l'habit d'Enzo, l'homme à la combinaison écarlate, le lutteur qui empoigne la mer de front.



- Pour moi, tout a commencé pendant les repérages. On était sur un bateau et je barbotais autour, je descendais à trois mètres en me gonflant d'air comme un crapaud ! Et tu sais comme il est, Luc... Il ne disait rien, il observait. Puis, au bout de quelques jours, il est venu me trouver pour dire : "Bon... en fait, tu sais pas plonger." Alors il m'a appris. D'abord à garder moins d'air dans mes poumons, puis à descendre le long de la chaîne du bateau - comme ça je pouvais mesurer mes progrès et m'obliger à descendre plus profond. Après on a essayé avec un poids et à la fin des repérages, je me débrouillais. J'ai aussi fait de la bouteille pour prendre l'habitude de la pression, manipuler le masque, ne pas paniquer au moindre problème. Ce qui fait qu'en arrivant au Lavandou, au contraire de Jean-Marc, j'avais de l'expérience. Ça a vraiment été un moment privilégié, cette période-là... Au mois de mai, la Côte d'Azur est encore tranquille. On était dans un hôtel juste en face du bateau. On pouvait vraiment rester concentrés sur notre entraînement. Chaque matin, on partait en zodiac avec Luc, il n'y avait pas de temps à perdre. On plongeait, on récupérait une minute, on redescendait. L'après-midi, on travaillait le temps d'apnée en piscine. Luc voulait qu'on soit capables de tenir trois minutes, il savait qu'on aurait besoin de moins sur le tournage, rarement plus de deux minutes, mais c'était une sécurité psychologique, pour travailler tranquille, et aussi une sécurité tout court en cas d'accrochage ! Avec Jean-Marc c'était déjà la compétition et on se stimulait mutuellement. Luc hurlait de rire mais en même temps, ça l'arrangeait bien parce que c'était exactement l'idée du film ! En piscine, Jean-Marc a fini par se retenir de respirer trois minutes dix, moi trois vingt et Luc trois quarante ! Mais lui ça ne compte pas ! Il est dans la catégorie poisson ! Ça a duré dix jours à ce rythme, chambre, zodiac, piscine, répétition des scènes, musculation, repas, chambre... Je peux te dire qu'on était affûtés ! Et puis la mer commençait à nous travailler le cerveau, comme Luc voulait. Parce que quand tu descends de nuit, à trente mètres, tu te sens enveloppé dans la mer... C'est chaud, c'est plus la vie mais t'es pas mort... Là, tu vis une expérience qui te marque. J'ai l'impression que maintenant j'aurai toujours des palmes et un masque dans un coin...

Dans la cabine d'en face, Jean-Marc Barr est allongé sur la couchette, les bras le long du corps. Il vide son esprit et ventile ses poumons, méthodiquement. - Il y a longtemps que je pratique la relaxation. Au théâtre, c'est essentiel pour dominer sa peur. Ça m'a beaucoup aidé aussi pour le rôle. Luc m'a contacté très tard, et je n'avais que quinze jours pour être prêt. C' était très, très juste... Je n'ai pas eu le temps de me mettre dans la peau du personnage, de m'habituer à ce que j'allais faire. C'était comme si on m'avait réveillé en sursaut et plongé dans un bain d'eau glacée ! Heureusement, j'aimais la mer. J'ai passé une partie de mon enfance à San Diego, et j'étais toujours dans les vagues avec ma planche de surf. Plus tard, pour payer mes études j'ai travaillé sur un bateau de pêche, mais surtout j'ai fait beaucoup de sport. Sans cela, je n'aurais pas tenu le coup pendant l'entraînement au Lavandou ! A aucun moment, je n'ai pu reprendre mon souffle, il fallait foncer, tout donner... Jean se débrouillait déjà pas mal et Luc est très fort. Je n'avais pas le choix ! Si je craquais, le film entier s'effondrait... Parce qu'il fallait que j'y arrive, parce que je devais être meilleur que Jean, parce que Luc me faisait confiance, j'ai réussi à passer les moments difficiles...



- Le plus dur, c'est quand on a commencé les plongées de nuit, sans masque, avec le pince-nez pour compenser les oreilles. Je ne voyais rien, je ne savais pas où j'étais ! Et je n'avais pas confiance dans le pince-nez ! L'équipe avait ses propres problèmes et moi il fallait que je me débrouille, que je me prenne en charge. Une fois, j'ai vraiment failli y laisser ma peau. C'était de nuit, évidemment. Marcus me donnait de l'air comprimé avec son détendeur. J'en aspirais quelques goulées, pour pouvoir rester au fond, en apnée. J'étais tellement contracté qu'à chaque fois qu'il me collait le détendeur dans la bouche, je mettais plusieurs secondes à avaler l'air, tellement ma gorge était nouée ! On répète l'opération deux fois, trois fois, et je me sens de plus en plus mal... Je finis par leur faire signe que je dois remonter, que quelque chose ne va pas, mais mon geste n'est pas clair. Je n'étais déjà plus très lucide et eux ne comprenaient pas ce qui se passait. En fait, à chaque fois que j'aspirais de l'air, je prenais de l'eau par le nez ! Et je me noyais doucement, sûrement... Je finis par remonter le long du câble et je sens cette espèce de hoquet, le symptôme de la syncope... Et à ce moment-là, d'un coup, toutes les lumières s'éteignent ! C'était un problème de générateur sur le bateau, mais moi, avec ce que je vivais, j'ai cru que j'étais en train de mourir... C'était terrible...

Jean-Marc reste un instant figé dans son souvenir puis il se secoue et quitte sa couchette.

- Si quelqu'un parle d'un film bidon je le tue !

Sur le flanc du Deinera est amarré le ponton d'où s'élancent les plongeurs. C'est un petit chef-d'œuvre artisanal, entièrement conçu par les décorateurs, équipé d'une gueuse ultra-moderne, suspendue à une potence en aluminium. La gueuse est une sorte de lest perfectionné, équipé d'un phare, d'un frein, d'un profondimètre, et d'un ballon gonflable à la commande pour remonter le plongeur. L'ensemble glisse sur un câble ancré au grand fond. Il permet de descendre plus vite que la force des palmes ne le permettrait, économisant l'oxygène et le temps. Quand ils s'entraînent, les acteurs utilisent rarement la gueuse qui demande une préparation spécifique et un minimum de personnel. Jean apparaît sur la passerelle, dans sa combinaison rouge vif, chaussé de ses immenses palmes. Il rejoint le ponton, maladroit et superbe, s'assoit au ras de l'eau sur le banc prévu à cet effet. A côté de lui, Jean-Marc se penche pour apprécier la température de l'eau. Derrière, Marc grimace en essayant de remuer ses bras, prisonniers d'une combinaison trop petite. Jean bascule dans le Bleu, se laisse couler doucement, remonte d'un coup de palmes.

- Tu sens ?

- Quoi ?

- Aujourd'hui, elle nous veut ! A son tour, Jean-Marc se laisse tomber et s'enfonce comme une pierre. Marc regarde ça d'un air inquiet et emprunte l'échelle. Jean avale une goulée d'eau salée et la crache au ciel.

- Ne cherche pas à prendre trop d'air, tu auras du mal à descendre !



Jean effectue une sorte de roulade, ses palmes jaillissent en l'air, puis s'enfoncent lentement pour se diluer dans le Bleu. Marc reste seul, au milieu de la mer immense. Il répète une dernière fois le geste qui permet d'équilibrer les tympans, il mord le tuba de toutes ses forces et pénètre sous la surface. Où sont les autres ? On ne voit que du bleu, traversé par des rais de lumière. Il respire très fort et s'agite. La vision du ponton, au-dessus de lui, le rassure. Une main se pose sur son épaule et il sursaute. Jean-Marc le regarde, yeux grands ouverts, lui montrant du pouce le sens de la descente. Marc pince son nez et pousse sur ses oreilles. Il sent une résistance et soudain, l'air passe comme si un bouchon sautait. Il inspire malgré lui, au maximum, et bascule en avant, pagayant des bras, déclenchant de violents coups de palmes. C'est d'abord l'impression de rester sur place, de lutter contre une pression invisible, et d'un coup, la mer s'ouvre pour laisser glisser son corps dans la profondeur. Une merveilleuse sensation de déplacement au ralenti, comme un vol en apesanteur. Il cesse de palmer et se laisse porter, enveloppé dans ce cocon liquide. Un banc de poissons argentés lui passe sous le nez et il oublie qu'il ne respire pas. Sa gorge se dénoue, ses muscles se relâchent. Il a envie de rire, de crier qu'il est bien. Où est Jean ? Il relève la tête et cherche la surface. Elle lui parait très loin, comme le toit d'un immeuble de vingt étages. Son cœur accélère instantanément et il commence à palmer pour remonter. Il voudrait donner un coup de rein et crever ce plafond lumineux mais la progression est lente, comme s'il fallait remonter par les marches après être descendu en ascenseur. Il se crispe un peu, ses poumons se tendent. A quelques mètres des vagues, il ferme les yeux instinctivement et tend les bras. Son corps jaillit à l'air libre et il aspire à fond, avalant d'un trait l'eau restée dans le tuba. Il tousse violemment et crache, arrache son masque. Jean est à deux brasses de lui et l'observe, ironique.

- Ça va ?

- T'as vu ! J'ai fait quoi ?

- Sept, huit mètres, peut-être dix...

- Hein ? Tu te fous de moi ! Je suis descendu à au moins quinze mètres ! C'est super ! Je me sens bien ! C'est beau ! J'ai vu des poissons ! Et tu sais quoi ? A un moment, j'étais tellement bien que j'avais pas envie de remonter.

Jean trempe sa tête dans l'eau et souffle pour faire des bulles.

- C'est tout le problème...

Le problème de Mayol dans le film, et peut-être aussi celui du vrai Mayol, un homme au destin hors série dont Luc s'est inspiré.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 11:37    Sujet du message: Le grand bleu

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