Le Monde De Selenia Index du Forum
Le Monde De Selenia Index du ForumFAQRechercherS’enregistrerConnexion

Léon
Aller à la page: 1, 2  >
 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Le Monde De Selenia Index du Forum -> Le Royaume des sept terres -> Laurent Boutonnat et Luc Besson -> Besson
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
DeRNieR-SouRiRe
Admin : Sélénia
Admin : Sélénia

Hors ligne

Inscrit le: 01 Avr 2007
Messages: 16 994
Date de naissance: 27/03/1976
Localisation: Dans les nuages
Sexe: Féminin
Signe du Zodiaque: Bélier (21mar-19avr)
龍 Dragon

MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 12:42    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Nous continuons l'expérience de recherches avec Léon, 7ème long métrage de Besson! vous pouvez mettre des interviews, photos, anecdotes...

Le but de ces recherches est de pouvoir mettre en commun tout ce qu'on pourra trouver sur Le dernier combat.

On compte sur vous tous pour que ces recherches soient fructueuses!
__________________________________________


www.devant-soi.com

Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Publicité






MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 12:42    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:19    Sujet du message: Léon Répondre en citant

LEON

Un film de Luc Besson
Avec: Jean Reno, Nathalie Portman, Gary Oldman

"Le Grand Bleu a changé ma vie,
Les Visiteurs ma carrière,
Léon ma tête... " JEAN RENO


New York. Léon est un des meilleurs tueurs professionnels. Il vit seul, boit du lait, et entretient avec amour une plante verte. A peu près illettré, il n'en reste pas moins redoutable et insaisissable. Un jour, il est chargé de supprimer un trafiquant de drogue. Sa mission accomplie, il retourne paisiblement chez lui, prêt à passer une calme soirée. Mais il entend une dispute au dehors. En effet, son voisin, un petit dealer, se dispute avec Stansfield, un policier de la brigade des stupéfiants qui le menace violemment. Or, le lendemain, Stansfield retourne chez le dealer et massacre violemment toute sa famille. Rescapée de ce carnage, Mathilda, 12 ans, échappe au massacre en se réfugiant chez Léon. Lorsque ce dernier la découvre, il ne voit pas d'un bon œil l'idée de garder l'enfant avec lui. Mais, devant la résolution de la jeune fille de venger son petit frère tué par les policiers, il accepte même de lui apprendre à "nettoyer"...

Le chef-d'œuvre de Luc Besson ! C'est mon film préféré. La mise en scène est époustouflante (Besson à la caméra...) et les acteurs sont absolument parfaits. Jean Reno trouve ici le plus grand rôle de sa carrière et compose un personnage tendre et émouvant, qui, paradoxalement, est un redoutable nettoyeur. L'histoire est un véritable conte de fées moderne, sous fond de violence. Avant de choisir Jean Reno pour interpréter Léon, Luc Besson est allé voir plusieurs acteurs comme Robert De Niro, Al Pacino, Mel Gibson... Mais il a finalement choisi son ami de toujours, car qui d'autre que Jean Reno aurait pu donner vie à cet étrange personnage ? Léon est sorti sur les écrans français le 14 septembre 1994, et a réuni 3,5 millions de spectateurs. Il a également fait un carton aux USA, ce qui a permis à Reno et Besson de s'imposer outre-Atlantique. Le film existe aussi en version longue, avec 20 minutes en plus. Après avoir fait une projection test de Léon aux USA, Besson a décidé de couper certaines scènes qui dérangeaient le public américain (le puritanisme a encore frappé!), et c'est ainsi que la version originale de Léon se vit amputer de 20 minutes pour devenir la version internationale. Heureusement, Besson a eu la bonne idée de sortir aussi la version intégrale du film :) La composition de Jean Reno est tout bonnement splendide ! Ca lui a valu une certaine reconnaissance auprès "du métier" et il a été nominé aux Césars pour le "meilleur acteur". Malheureusement, cette année-là, le César est allé à Gérard Lanvin... Film français

Réalisateur : Luc Besson
Scénariste : Luc Besson
Casting : Jean Reno (Léon)
Nathalie Portman (Mathilda)
Gary Oldman (Stansfield)
Danny Aïello (Tony)
Peter Appel (Malky)
Directeur de la photographie : Thierry Arbogast
Montage : Sylvie Landra
Musique : Eric Serra
Décors : Dan Weil
Son : Bruno Tarrière
Pierre Excoffier
François Groult
Gérard Lamps
Producteur : Claude Besson
Durée du film : 105 minutes (125 minutes dans la version longue)
Procédé image : 35 mm - Cinémascope Couleurs
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:23    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Première n° 211, octobre 1994

Luc, sa mère l'appelait Léon quand il faisait des bêtises. Jean, il s'appelait Victor dans "Nikita", mais il s'appelle Léon dans "Léon". Et Léon s'appelle "The Professionnal" aux États-Unis. "Léon", c'est donc un film de Luc Besson, avec Jean Reno, Gary Oldman, Danny Aiello et la petite Nathalie Portman.

Première : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Luc Besson : Je ne sais pas l'effet que je lui ai fait la première fois, sûrement très peu. Lui, par contre... J'étais le premier assistant de Raphaël Delpart sur "Les Bidasses aux grandes manoeuvres". Je faisais aussi le casting. Je devais trouver 6 jeunes garçons et filles. J'en ai vu 600 de chaque... Soudain, il y en a un qui a vraiment une tronche... Déjà physiquement, il m'a impressionné. Il ne me dit même pas bonjour. Il hoche juste la tête. Moi, je ne savais pas trop quoi dire parce qu'il se taisait. Alors je lui demande : "Vous avez des photos, des trucs comme ça ?" Il tend une photo, et, sans dire un mot, il m'indique que sa filmo est au verso. Je lui dis : "Bon, bah, écoutez, je vais voir. Je garde votre photo, et puis je vous dirai." Il est ressorti, il n'avait pas prononcé un mot. Je l'ai mis dans ma sélection. J'étais vachement excité pour lui, je le trouvais bien, quoi. Il revient donc au bureau. Là, il était déjà un peu plus bavard, il a peut-être dit quatre, cinq mots... Finalement, il n'a pas été pris. J'ai insisté. Il y avait un autre rôle de sergent, j'ai quand même réussi à le caser. En fait, on a commencé à se connaître sur le tournage. En tant que premier assistant, je devais toujours arriver le premier (d'où le nom), mais lui était toujours là avant moi. Ça m'agaçait de le voir comme ça, en treillis, les mains derrière le dos, en train de m'attendre sur le perron !

Jean Reno : Bah oui, faut arriver à l'heure au travail...

Luc Besson : Après, on a joué au ping-pong... Il jouait au ping-pong, fallait voir ! Puis je lui ai proposé de faire un court-métrage. Il m'a dit : "T'as de l'argent ?" Je me suis dit : "Ben non, pourquoi il me demande ça, il est dur avec moi..." Il a continué : "Parce que moi, je travaille pas pour rien." Puis il m'a dit qu'il s'était fait avoir deux ou trois fois, alors il se méfiait un peu. On a tourné un premier court métrage qui s'appellait "L'Avant dernier" . C'était Le Dernier Combat , mais en dix minutes... Voilà.
Jean Reno : Ouais, c'est ça.

Luc Besson : Et toi, tu as vécu ça comment ? Derrière mon bureau, j'ai pas pu t'impressionner quand même ?



Jean Reno : Ben si, moi j'étais content... Surtout à partir du moment où tu m'as dit : "On se voit dans un café pour faire un court métrage." Après, je te demande : "C'est quoi l'histoire ?" Tu me réponds : "C'est un mec qui tape sur un autre, c'est deux mecs qui se tapent dessus." Et c'est là où moi, je me surprends à me dire : "Putain, c'est une belle histoire !" Ce type est unique ! Il me dirait : "L'histoire, c'est de repeindre l'appartement", je dirais : "Ça, c'est un bon sénar !"

Luc Besson : Quand ça commence comme ça, tu ne te poses pas de questions... C'est tout suite concret : qu'est-ce qu'on vas dire ? Qu'est ce qu'on va faire ? Je n'ai jamais été à la Cinémathèque, je n'ai pas vu de films jusqu'à l'âge de 11 ans. Je n'ai pas de culture cinématographique. Un peu plus maintenant... Ce n'est pas ça qui me plaisait dans le cinéma. Je voulais "faire", pas "exiter" ou me "positionner". Après Le Dernier Combat, j'avais lu des articles faisant référence à des films que je ne connaissais pas. Alors j'allais au vidéoclub et je louais les cassettes. En fait, mon enfance se divise en deux : avant et après mes 10 ans. Avant, je n'étais presque jamais en France. J'étais dans des îles, en Grèce et en Yougoslavie. Sans télé ni rien. Mes parents étaient moniteurs de plongée. L'hiver, on était au ski. J'ai eu une enfance très "nature". Je me suis rendu compte plus tard que le contact avec la montagne, la mer ça te donne une base solide. Des espèces de lois simples : le soleil se lève, puis il se couche, c'est comme ça. Quand il fait noir, il fait noir, il n'y a pas d'électricité, c'est bien. Après, tu résistes mieux aux règles artificielles. Les règles de la société peuvent faire mal, mais pas te détruire, parce que tu sais que la vie, c'est pas vraiment ça. Après l'âge de 10 ans, j'ai commencé à aller à l'école. J'étais plutôt en banlieue, plutôt loin, plutôt Coulommiers. Donc, le cinéma, c'était de temps en temps. J'aimais ça mais j'étais plutôt attiré par la photo. J'ai commencé la photo à 12-13 ans.

Première : La fidélité, qu'est-ce que ça signifie pour vous ?

Luc Besson : Euh... j'suis mal garé, là... je vais y aller...

Jean Reno : Je ne vois pas pourquoi Luc devrait absolument être fidèle à ses acteurs... Cela dit, je suis très heureux qu'il me propose des rôles... Luc Besson : Je ne suis pas "fidèle" à Jean. Je suis fidèle dans la vie, en amour, en amitié, mais pas dans le métier. Pas du tout. Je prends Jean parce que c'est le meilleur. Je l'emmmerde à longueur d'année. Dans la vie, je l'aime vraiment. Mais dans le métier, je suis méchant avec lui. Sûrement, d'ailleurs, parce que c'est mon ami. Par exemple, sur "Nikita", il n'avait qu'une semaine de tournage. Le but n'était pas de lui donner le rôle de Tcheky, ou celui d'Anglade... Ça, c'est une mauvaise fidélité. La logique, c'est de lui donner un rôle qui lui va, même s'il est petit, même s'il risque de dire : "J'ai un autre truc plus gros, je peux pas le faire." J'essaie de ne jamais écrire "pour quelqu'un". Sinon on se ferme des portes très vite. Car on écrit ce que la personne sait déjà faire. Il vaut mieux obliger l'acteur à se plier à la discipline de son personnage.


Avec "Léon", ça s'est passé différemment. Au tout départ, je pensais à un film de science-fiction, Zaltman (NDW : Le Cinquième élément), très long à faire. D'ailleurs, je ne sais pas s'il se fera un jour... Et puis, j'ai eu envie d'écrire un autre "Victor" (le personnage du "nettoyeur" dans "Nikita"). Je voulais que ce soit Jean et, peut-être, que ça se fasse aux États-Unis. Pour que Jean ait un premier rôle où il s'amuse bien - en "Victor", il s'était vraiment bien amusé. Mais je ne pensais pas le réaliser. Je lui ai dit : "J'ai un peu de temps, alors je vais t'écrire un rôle comme ça." Je l'ai écrit, et ça m'a plu, beaucoup. Trop pour que je le donne à un autre metteur en scène. Et à partir du moment où c'est devenu "mon" film, il n'y a plus eu de "fidélité". Pour le rôle, j'avais envisagé De Niro, Andy Garcia... Ça fait partie du jeu.

Jean Reno : C'est normal.

Première : L'histoire se passait forcément en Amérique ?

Luc Besson : Oui, dès le départ.

Jean Reno : Un mec comme Léon ne peut vivre qu'à New York, ou alors au Caire, ou à New Delhi. À Paris, tu te fais repérer par les concierges. A New York, si tu passes avec une plume dans le cul, c'est tout à fait normal. Tu es en haillons, t'es même pas original... C'est Babylone.

Première : Gary Oldman ? Luc Besson : C'était pas lui au départ. J'ai vu Willem Dafoe, très gentil. Il est venu de Londres, il a lu le script en 24 heures et m'a dit qu'il ne pouvait pas accepter parce qu'il était jaloux de Léon ! J'ai rencontré Gary par une amie commune, la costumière du film, parce qu'il était un fan de "Subway". Il connaissait les dialogues par coeur. On a dîné ensemble et... Parfois, il y a des gens qui se trouvent, il y a une espèce d'osmose qui se crée. On a commencé à dîner à huit heures et on s'est quitté à quatre heures du mat'. Il n'a même pas lu le script et m'a dit : "Oui, pas de problème, c'est quand les dates ?" Ma proposition, c'était "deux semaines de tournage, trois au maximum, mais c'est un rôle ouvert". Au moins, il pouvait s'amuser avec le personnage. Il a tourné ses scènes dans l'ordre et dans la continuité. C'était génial.



Gary, c'est une Ferrari. Il a une telle puissance... Tant que tu appuies, ça monte. Il entend tout, il écoute tout. Il faut être prêt à tourner à huit heures ? Il est là à sept heures et demi. Et puis, il est tellement drôle sur le plateau. Il arrivait le matin, il disait : "Who should I kill today ?" Je l'adore. Je tournerais avec lui tous les films sans problèmes, tellement c'est simple. Il a la grâce, il aime ça, et il n'est pas chieur.

Première : Le personnage de Mathilda (Nathalie Portman) ? Était-il indispensable que ce soit une inconnue ?

Luc Besson : On n'avait pas vraiment le choix... À 11-12 ans, des filles très connues... En plus, à cet âge-là, c'est terrible : en un an, ça change complètement. Il y en avait une autre qui était bien aussi, mais elle était déjà trop professionnelle. C'était bizarre. Alors, on est parti sur des inconnues. Après, il y a le problème de négociation avec les parents - les siens étaient assez conservateurs. Or, dans le script, elle fumait, elle avait des flingues... Elle l'a lu et elle a tout suite dit : "Je veux le faire." Mais ses parents avaient peur de tomber sur des margoulins, qui allaient lui faire faire n'importe quoi... Ils connaissaient "Nikita". Moi j'étais gentil, normal. On a pris le temps de faire connaissance, pour qu'ils se rendent compte que c'était une production sérieuse, qu'il n'y avait pas d'entourloupe. Ils sont venus avec une liste de 15 points à problème, et on a négocié. Certains passages du sénario étaient écrits de telle façon qu'on ne savait pas si elle était nue ou pas. Ça, ça a été vite réglé, c'était pas le sujet. D'autres points étaient plus délicats. Ils voulaient savoir comment se passeraient les scènes avec les armes. Après l'accident mortel de Brandon Lee (sur "The Crow"), ça leur faisait très peur. Il a fallu négocier à propos des cigarettes parce qu'elle ne fume pas, et ça les embêtait vraiment qu'elle fume... D'ailleurs, elle-même était contre. Je leur ai expliqué que dans le film, elle ne fumait que pour montrer qu'elle allait arrêter pour Léon. A partir du moment où elle comprenait, il n'y avait pas de problème.

Première : Et Danny Aiello ?

Luc Besson : On n'était pas sûr qu'il veuille, parce que c'est un petit rôle. Danny est assez craintif, méfiant. Il n'a pas le côté tout fou de Gary. Il vient des docks. Il est venu au cinéma après, donc il a une espèce de carapace. Danny travaille d'un façon marrante : il se concentre beaucoup, il se vide, et il y va. Il a une vraie mise en condition, pour chasser l'angoisse. Alors que Gary est instantané. Les deux se connaissaient un peu, mais c'est vrai que le premier jour, tu as vraiment deux chiens qui se sentent le derrière. Ça ne dure pas longtemps, mais c'est un peu ça. Jean n'est pas dans le même circuit. Il est très impressionné quand il rencontre des gens à table, etc. Mais dans le travail, tu peux lui mettre n'importe qui en face, ça ne lui fait rien du tout. Il ne voit que le personnage.

Première : Tu parles de problèmes de confiance. On est vraiment des sauvages quand on arrive aux État-Unis ?

Luc Besson : Ils respectent le cinéma européen, et, en même temps, ça leur fait un peu peur. Ils doivent penser à leur carrière et, souvent, les studios te sortent du circuit quand tu commences à faire des films un peu intellos en Europe... Et Aiello n'a pas fait beaucoup de films européens. Par exemple, Jeremy Irons, lui, est européen ; il a donc moins de problèmes pour faire des films en Europe et revenir aux États-Unis. Les studios sont de telles machines qu'il faut rester dedans. C'était ce que craignait Rosanna (Arquette) quand elle faisait "Le Grand Bleu". Elle y a été par coeur, mais à Hollywood, on lui conseillait de ne pas faire le film.


Première : Comment ça s'est passé avec les Américains pour faire accepter un Français dans le rôle principal ?

Luc Besson : Conractuellement, ils n'ont rien à dire. Ils sont terribles quand ils ont le pouvoir ; là, c'est difficile de lutter contre la machine. S'ils ont le droit, c'est un engrenage, on ne peut rien faire. Par contre, s'ils n'ont pas le droit, on peut arriver à une espèce de communication amicale. D'abord, je suis allé à la Warner, voir Billy Gerber, que j'avais rencontré sur "Subway" et qui me suit depuis. Mais ça n'a pas pu se faire. Alors je suis allé voir Marc Canton, le patron de la Columbia. Ils m'avaient déjà contacté. J'ai dit : "Je tourne dans quatre semaines, c'est Jean l'acteur principal. Ça vous intéresse d'acheter le film pour les États-Unis ou pas ?" Il n'y a pas eu d'autres discussions que celle-là. Et ils ont dit oui ! Ils ont simplement dit : "On a des réserves, est-ce qu'on pourra en discuter ?" En fait, il y avait quelques scènes un peu trop dures pour les États-Unis, on risquait d'être classé X et de ne pas pouvoir sortir sur le territoire américain. Ça s'est arrangé. Il faut dire que la version qu'ils ont lu était beaucoup plus dure que la version finale. Mon premier jet était très noir. En même temps, je me connais un peu. Je suis un peu comme une petite pieuvre. Il faut d'abord que je crache mon encre, c'est ma façon de me dépenser. Après, je relis. Je me dis : "Bon, maintenant, tu vas mettre ça de côté, et me raconter un truc sympa."

Première : Quel est le budget du film ?

Luc Besson : 16 millions de dollards. C'est pas monumental. A Hollywood, c'est la moyenne.

Première : Pour les Américains, "Léon" est un film français ?

Luc Besson : Non, pour les gens du milieu, il est américain.

Première : Tu as écrit en anglais ?

Luc Besson : Les deux. Une espèce de charabia. Avant le tournage, j'ai travaillé avec un sénariste américain pour les dialogues.

Première : Quel est ton moment préféré ? Quand tu filmes, quand tu montes ?

Luc Besson : Quand j'écris.

Première : A quel moment considères-tu qu'un film est fini ?

Luc Besson : Quand tu ne peux plus rien faire dessus. Ça n'est pas juste après le montage final, mais plutôt quand l'étalonnage est terminé. La différence entre avant et après l'étalonnage est invraisemblable. Il y a des films qui se gagnent sur ces trois derniers jours. Je fais souvent un parallèle avec la formule 1. Prends Ferrari : tu as toute une équipe derrière, quanrante ans d'expérience et un pilote monstrueux. Et si l'aileron arrière du mec a un peu trop d'incidence, il va perdre pour un millième. C'est fou comme il faut très peu pour perdre dans le cinéma, alors qu'il faut énormément pour gagner. Pour gagner, il faut un an et demi sans-faute. Quand j'ai fini l'étalonnage du film, le chrono s'arrête. Le but du jeu est d'avoir fait du mieux possible jusqu'à ce moment-là. Le but, ce n'est pas la perfection... Sinon, dans dix ans je remonte le film ! Première : Qui aimez-vous parmis les réalisateurs américains ?

Luc Besson : Il y a des metteurs en scène que je trouve très forts, encore faut-il qu'ils me racontent une histoire que j'ai envie de voir. C'est pour ça que je n'ai pas d'admiration systématique. Scorsese est très fort. Spielberg aussi. Scorsese surtout. Il a une fluidité... C'est comme la balance entre la technique et la grâce. La technique, c'est pas un problème ; mais la grâce... J'aime Kubrick aussi, moins pour son dernier film.



Première : Coppola ?

Luc Besson : Oui. Enormément.

Jean Reno : Moi, j'aime aussi Clint Eastwood. C'est un autre cinéma. J'aime bien ce mec-là. Même si ses film sont plus lents. J'aime bien sa révolte. J'aime beaucoup la durée. Il a 64 ans, et il est toujours debout. Je suis très admiratif.

Première : Et toi, "Impitoyable", tu aimes ?

Luc Besson : Non. Eastwood, je l'aime beaucoup en tant qu'acteur et en tant que personne. Il a une ligne de conduite à laquelle il se tient. J'aime ça. Mais en tant que metteur en scène, c'est-à-dire le petit métier qui consiste à faire de la mise en scène, j'aime moins. C'est loin. C'est comme quand tu vois des mecs qui faisaient du surf dans les années 60 et que tu vois ceux d'aujourd'hui. Maintenant, on domine beaucoup plus la mise en scène.

Première : Qui aimerais-tu faire tourner ?

Luc Besson : J'aime beaucoup Julia Roberts. Je m'entends vraiment bien avec elle. Mais une histoire, ça ne se commande pas. Il faut des déclics.

Première : Tu n'as jamais tourné avec Vanessa Paradis...

Luc Besson : Je la connais depuis longtemps. On s'est pas mal vu à Los Angeles. On revient au même problème. C'est l'histoire qui te guide et pas le contraire... En six film, j'ai fait travailler quinze, vingt acteurs, sur 10 ans : c'est très peu par rapport à tous ceux que je respecte et que j'aime bien. Rien qu'en France il y en a une bonne trentaine et, aux États-Unis, une bonne centaine ! Je n'arriverai jamais à tous les faire tourner. À l'époque où j'ai fait mon premier court-métrage, "L'Avant-dernier", j'avais proposé le rôle à Cluzet. Il débutait, je l'aimais beaucoup, mais il ne pouvait pas parce qu'il avait un autre truc. Finalement, je l'ai proposé à Pierre (Jolivet), qui l'a fait, ainsi que "Le Dernier Combat". Pour "Subway, je voulais encore Cluzet. Ça ne s'est pas fait... Du coup, je n'ai jamais tourné avec François, alors que je l'aime depuis le début.
Première : Tu as déjà pensé à filmer les histoires des autres ?

Luc Besson : Oui. De France, je ne reçois pas grand-chose. Des États-Unis, davantage. Mais, ils ont un système plutôt pervers. Le studio paie, donc l'auteur écrit pour lui faire plaisir, donc l'auteur écrit ce que le studio a envie de lire. Ça tient rarement debout, mais l'auteur touche son chèque. Et le script passe entre les mains des trente metteurs qui ont un peu la cote. Généralement, ils le passent à leur voisin, sauf quand il y en a un qui a vraiment besoin d'argent. Là, hop, il le fait. Jean Reno : A Los Angeles, c'est rigolo car tu as l'impression d'avoir 17 ans. Quand Manu Katché va là-bas pour jouer avec Peter Gabriel, il change de catégorie ! Moi, je refais des castings, des essais, comme un débutant. T'es personne. C'est impressionnant ; là-bas, en janvier, tu fais un western ; en mars, un film d'amour ; et, en mai, tu fais "Batman" ! Moi, je tourne d'abord "French Kiss" avec Lawrence Kasdan, puis un autre film avec Bertrand Blier - les deux à Paris. Et puis, on va voir ce que fait "Léon".



Première : Tu as suivi le doublage des "Visiteurs" par Mel Brooks ?

Jean Reno : Non, malheureusement. J'étais sur un autre film. Mais je sais que Mel Brooks a beaucoup travaillé sur le langage, sur les accents. J'aurais bien aimé le faire avec lui mais ce n'était pas possible. Je suis curieux de voir ce que ça va donner aux États-Unis. C'est tellement loin de ce que sortent les Américains.

Luc Besson : Je trouve étrange que le gouvernement français désavantage les films qui se tournent en anglais et, parallèlement, finance les films français pour qu'ils soient doublés en anglais. Pour mon film, le metteur en scène et l'acteur principal sont français, le film est tourné en huit semaines en studio à Epinay, le mixage est fait en France. Tous les techniciens sont français, l'argent aussi. Mais le film n'est pas français. Le critère de nationalité d'un film, c'est la langue dans laquelle il a été tourné. C'est comme ça depuis peu. "Le Grand Bleu", tourné en anglais est français. Annaud a eu le même problème avec "L'Amant". En France, tous les jeunes qui vont percer un peu partiront dès qu'ils auront envie d'un peu plus de moyens. Pour avoir des rêves un peu plus démesurés... Rochant est à Los Angeles depuis quinze jours. Ça m'ennuie, cette histoire de nationnalité parce que j'ai fait très attention à rester français dans la construction financière du film. Ça fait quatre, cinq ans que je refuse de faire des films à Hollywood, à l'américaine. Je pourrais gagner trois, quatre fois plus que ce que je gagne en France. Par exemple, pour un film que tu n'as pas écrit, que tu fais en cinq mois, on te propose environ 4 millions de dollars, soit vingt millions de francs ! C'est beaucoup... Je ne gagnerai jamais ça en France, de très très loin. Je ne cherche pas à attaquer le ministre. Il est coincé parce que la seule exception que l'on ait réussi à extraire au niveau européen de tout ce fond commun, c'est la défense de la langue. C'est la seule chose qui ne soit pas teintée de racisme ou d'exclusion. Donc, on dit : "Les seuls films qu'on peut aider de façon indirecte, ce sont ceux qui sont tournés dans notre langue." Ça permet certes d'aider un peu plus un cinéma en difficulté, mais ça fait du tort à tous ceux qui essaient de s'ouvrir. La solution la plus simple serait de considérer que ces films ne dépendent plus du ministère de la culture, mais de celui du commerce extérieur. Première : Jean, quand tu vois Depardieu avec tes camarades Visiteurs (sur le tournage des "Anges gardiens"), tu ressens quoi ?

Jean Reno : Au début ça m'a gonflé. Après, j'ai trouvé ça normal.



Première : Et toi Luc, quand Jean tourne avec d'autres et que ça se passe bien ?

Luc Besson : Je suis très heureux. Et il faut me croire. Jean, je l'ai connu au tout départ. Je suis content d'aller voir mon pote au cinéma. Mais je suis dur aussi en tant qu'ami. Par exemple, pour "L'Opération Corned-beef", je n'étais pas content de lui. J'étais triste, j'étais fâché, je me suis disputé avec lui. Je connais ses capacités. Je sais ce qu'il est capable de donner, donc je sais quand il donne le minimum. En tant que spectateur, j'aime le voir à fond sur la pédale. J'étais fou de bonheur avec "Les Visiteurs" parce qu'il appuie vraiment sur le champignon... C'est marrant parce que Clavier est un très bon acteur, il a plein de ressources comiques, mais là, Jean se balade, il est imparable ! Il est tellemnt au bon endroit, il fait tellement mouche qu'il a obligé Clavier à prendre trop de risques, et il l'a mis un peu hors cadre. Jean, lui, n'a pas quitté la route. Il y a des acteurs qui traversent les drames avec une grande aisance : tout le monde pleure dans la salle mais eux ne sont même pas ébranlés. Et inversement, jouer la comédie demande un travail, une énergie, une précision colossale. Quand on sait comment trimaient des gens comme Bourvil ou de Funès... C'est très difficile d'être acteur. C'est le métier le plus déboussolant qui soit. C'est pour ça que je les aime bien et que je les respecte. Ils interprètent des personnages géniaux et, à côté de ça, il y a leur quotidien banal. C'est pas facile.
Première : Jean, quand tu as des personnages aussi populaire qu'Enzo ou Godefroy, comment les "digères"-tu ?

Jean Reno : Encore aujourd'hui, dans la rue, on me dit : "Salut Enzo". Je me dis : "Putain, mais j'ai fait d'autres choses." Si c'est le matin, que tu va chercher du pain, ça te gonfle. Mais je pense à eux. Le mec qui est là, il fait froid et tout, et il va voir "Le Grand Bleu", comme ça. Et plof ! il plonge...

Luc Besson : (il crie en rigolant) Salut Léon ! Salut Godefroy ! Salut !


Jean Reno : C'est là où c'est vachement bien de s'en aller, d'aller voir tes amis... Après tu t'intéresses aux fleurs, à n'importe quoi... aux chevaux. C'est à ça que ça sert.

Luc Besson : Ce qui est drôle, c'est que les acteurs chassent les rôles, alors que le metteur, il ne peut pas les chasser. Il n'en parle plus, mais il les garde. C'est comme des enfants. Tu en as un, il est là, il grandit, il vieillit. Davantage le personnage que le film. Le film n'est qu'un résumé. Moi, j'en ai pratiquement le triple, sur le papaier ou dans la tête... En fait, Léon a fait beaucoup plus de choses que ce qu'on voit. Vous avez vu le meilleur, mais moi, je l'ai vu vivre plein, plein de choses. J'ai plus de souvenirs.

Première : A la fin de "Léon", on a envie de voir la suite...

Luc Besson : Moi aussi. Sincèrement. Même s'il y a des personnages dont je n'ai pas envie de savoir ce qu'ils deviennent - de toute façon, dans mes films, beaucoup sont morts !

Première : La presse française est souvent dure avec toi...

Luc Besson : Oui, et ça atteint au mauvais moment. Pour moi, les critiques, les gens de la presse ou du cinéma devraient nous tirer de l'avant et non vers l'arrière. Or, certains sont là comme des gardiens de choses établies. Contre tout ce qui change, qui est nouveau, qui n'entre pas dans leur définition du cinéma. Je trouve injuste qu'un réalisateur soit violemment attaqué pendant sa phase d'apprentissage, phase dans laquelle j'étais jusqu'à "Nikita" - j'apprenais mon métier, j'avais fait quatre films, je n'avais pas fait d'études avant, c'était pas beaucoup. C'est à ce moment-là qu'on devrait te dire : "C'est super, vas-y, faudrait que tu bosses ça et ça, mais continue." Tu as envie d'entendre ça. En dix ans, je ne l'ai jamais lu. Aucun papier ne m'a nourri, ne m'a permis de progresser. Pour "Le Denier Combat" et "Subway", j'attendais beaucoup, j'étais très respectueux des critiques. J'étais un peu fasciner par les journalistes. Et je lisais, je lisais, et je comprenais rien. Je me disais : "Mais pourquoi ils me parlent d'argent, pourquoi ils me parlent de ça, pourquoi ?" J'attendais du concret. Mais je lisais quatre pages où l'on me parlait du "phénomène". On ne parlait pas du film. J'ai appris beaucoup plus en faisant les tournées de province dans les salles, avec les gens à qui tu passes le micro... Et puis, une fois que tu connais ton métier, on ne te dit plus rien. Au bout d'un moment, quand tu as donné ton jus, petit à petit, tu commences à faire des films moins bons, parce que tu te décales de ton temps... Là, il faudrait réveiller le gars ! C'est toujours suspect les gens qui n'aiment pas le succès des autres. Même les professionnels qui n'aiment pas un film en tant que spectateurs, ils ne devraient pas le dire... Plutôt se féliciter de son succès. Rochant à fait son film grâce aux "Visiteurs". Sans ça, Gaumont n'aurait pas mis 80 millions dans "Les Patriotes". Quand j'avais 20 ans, notre producteur musical pour "Le Dernier Combat" me disait : "On sort le disque de Chantal Goya, on cartonne, c'est super." Moi, ça me parraissait insensé qu'il soit notre ami, qu'il produise le premier album d'Éric Serra et qu'il produise aussi Chantal Goya. C'est là qu'il m'a dit : "Tu devrais plutôt la remercier ; c'est grâce à elle que je peux te donner de l'argent." Les succès, ce sont des locomotives. Première : En France, un cinéaste est un "auteur" ; aux Etats-Unis, c'est un "faiseur de films"...

Luc Besson : Moi, je ne fais pas d'art ni de culture. Je raconte des histoires. Je me sens davantage conteur, avec le cinéma comme moyen d'expression. Un moyen moderne, qui demande beaucoup d'énergie. Je crois que je ferai 10 films, et que j'arrêterai, parce que je n'aurai plus le courage ni l'énergie. Après, j'écrirai. Peut-être des histoires pour les autres. Je garderai le stylo, mais je lâcherai le caméra. Le cinéma, c'est trop dur.



Ça surprend tout le monde quand Prost s'arrête. Moi, je comprends. c'est dur d'être longtemps en Formule 1 ; c'est pareil pour le cinéma. Je ne me suis jamais senti doué naturellement. Je suis travailleur, peut-être têtu, donc je m'améliore, je crois. C'est peut-être facile pour les autres comme Scrosese. Prost était un grand professionnel, travailleur. Ayrton Senna était touché par le grâce... C'est pas pareil. Moi, je ne me sens pas touché par la grâce. Aujourd'hui, il me reste quatre films à réaliser. Je n'ai pas envie de faire LE film de trop. Je n'ai pas envie de voir la pitié dans le regard des gens. C'est pas la peur de se planter. Mais le jour où je n'aurai pas l'énergie pour aller jusqu'au bout, je ne le ferai pas...

Jean Reno : Ça, il l'a toujours dit...



Interview par Agnès Cruz & Alain Kruger
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:27    Sujet du message: Léon Répondre en citant

L'histoire de Léon
Editions Intervista


Entrevue avec Jean Reno



Avant

Je ne suis pas un bon lecteur de scénarios. Je me méfie de mon goût. Je lis les ambiances. Et puis avec Luc, ce qu'on lit n'est pas vraiment ce que l'on verra. Honnêtement, à la lecture du scénario de "Léon", j'ai senti qu'il y avait un poids, une peine.
Dans "Le bleu", j'avais senti un souffle. Là, il y a un poids que Léon porte et la petite va ouvrir une porte... C'est tout.

Je n'ai pas détaillé le scénario scène par scène : ici, l'acteur va être mis en valeur, et puis cette scène-là, ça va être ça... et puis ça... Non. Ce qui est intéressant, c'est de comprendre, de capter ce que les metteurs en scène veulent dire au-delà des mots de leur scénario. Ils mettent toujours un peu d'eux-mêmes. C'est un peu la peine de Luc, sur ce film-là. C'est comme ça que je fonctionne avec lui.
Par contre, j'ai tout de suite compris la différence entre Victor et Léon. Victor est de l'Est : c'est un type désespéré, coléreux, grande gueule. Il est perverti. Il faut qu'il meure. Tandis que Léon est un Méditerranéen : il a une sensibilité, il est plus fragile.

A la lecture, je n'ai pas la capacité de sentir si une scène est bien articulée avec une autre ou pas. C'est au moment du tournage, sur le plateau, que parfois le doute peut arriver. Dans ce cas, j'en fais part à Luc. Dans l'ensemble, il en tient compte.
Si Léon ne mourait pas à la fin, pour moi, c'était un marin, un pêcheur : il partait avec la petite. Il l'aurait aidée à grandir. Il n'y aurait pas eu de rapports sexuels entre eux. La relation aurait pu se transformer en relation "père-fille". Et puis, un jour, Mathilde serait partie. Ils auraient partagé des souvenirs, mais il serait toujours seul.

Léon me faisait penser à un animal. Moi, j'aime bien les animaux. Je cherchais un animal se rapprochant de Léon. J'en ai parlé à Luc. Il m'a répondu : "C'est une poule devant une peigne. C'est une poule qui a un grand cœur et un petit cerveau". Luc avait besoin de me donner cette information sans me parler du résultat. Car effectivement, si le rôle est joué d'une manière trop intelligente, il peut y avoir un risque de perversité, un calcul de la part de Léon. Léon est quelqu'un qui agit, mais qui ne réfléchit pas : il exécute des contrats, son argent est géré par Aïello. Tout le déroulement de sa vie est mécanique, automatique, sans états d'âme. Et puis, soudain, un élément nouveau apparaît : la petite... C'est la surprise, la panique. Mais jamais la perversité : ce personnage est dénué de toute réflexion intelligente. Une poule devant un peigne : c'est ce que c'est...

Sur le plan physique, j'ai suivi un entraînement sérieux (trois heures et quart par jour). Et petit à petit, jour après jour, on voit dans le regard des autres que le personnage apparaît, prend forme, commence à exister. New York m'a aidé à comprendre la solitude qui habite Léon. J'ai marché dans les rues, pour chercher et trouver une impression d'anonymat. Une autre difficulté pour moi, sur ce film, était l'accent. Le risque d'être doublé m'a stimulé et j'ai travaillé avec Cameron Watson (coach) tous les jours, pendant trois mois. Pour travailler la langue, en plus des cours, j'ai vu des films en version originale, écouté les news à la radio. Les rôles principaux de Startrek aussi m'ont bien aidé. Ils sont joués par des Anglais ou des Canadiens, dénués d'accent. Et puis l'objectif a été atteint : mon accent a disparu.



Pendant

L'attitude de Luc, sur ce tournage, était celle d'un directeur d'acteurs beaucoup plus mûr. Il a été angoissé pendant une semaine avant de démarrer. Il voulait voir la petite et Léon habillés dans leurs costumes, les faire évoluer, les filmer, être sûr qu'il ne s'était pas trompé. Il voulait les voir concrètement, arrêter de rêver les personnages, les faire vivre réellement.

Entre la préparation, le tournage et le montage, Luc met trois ans à sortir un film. Son inquiétude est toujours au début du tournage : "Est-ce que tous les gens des postes principaux qui travaillent avec moi vont tenir jusqu'au bout ? Est-ce qu'ils ne vont pas me lâcher en route ?" C'est aussi pour cela que les équipes de travail de Luc, dans l'ensemble, changent très peu. Sur "Léon", il y avait en plus une petite fille de onze ans qu'il devait diriger pendant six mois : "Est-ce qu'elle va tenir six mois de tournage ?" A la fin, il a dit "OUF !"
La première fois que j'ai vu Natalie, elle m'a demandé si j'avais des enfants. Je lui ai montré les photos de mes enfants et elle est repartie s'amuser avec Luc. C'est tout. Elle voulait savoir si j'étais "neuf" dans le rapport adulte/enfant, si j'avais un autre pôle d'intérêt, si j'étais disponible. Est-ce que j'allais être capable de lui déverser de la tendresse ? J'ai aussi beaucoup discuté avec ses parents, pour les avertir que leur fille allait peut-être mûrir un peu plus vite, à cause du film. Quant à moi, je n'ai pas donné de conseils à Natalie. Ce n'était pas contre elle, mais pour elle. Elle a accepté ce jeu et l'a tout de suite compris. On répétait d'abord les scènes ensemble, dans sa chambre d'hôtel, puis sur le plateau. Luc commençait par filmer les scènes avec Natalie, car elle se fatiguait plus vite. Les enfants ont du mal à rester concentrés.


Mon rapport avec Natalie n'a pas été du tout paternaliste, comme on pourrait le croire. Elle aurait pu avoir cinquante ans : elle était ma partenaire. Je n'étais pas son ami. Je l'ai mise en face de moi et je n'ai pas voulu qu'elle "approche". J'ai été son ami sans qu'elle le sache. J'ai joué tout mon rôle de manière à ce qu'elle comprenne : voilà, pendant six mois, je serai comme ça et je ferai comme ça. Lui montrer ce métier qu'elle découvrait pour la première fois. Sans prétention, je crois que c'était mieux de faire, que de dire. C'est ma manière, c'est ainsi que je l'ai senti. Au début, elle était un peu "légère" sur les contrechamps : dès que la prise était en boîte, hop, elle disparaissait. Evident, c'était la première fois qu'elle travaillait sur un plateau. Ma réaction a été de faire comme si tout était normal. J'ai continué. Jusqu'au moment où Natalie, elle-même, a fait exactement ce que je faisais : champ, contrechamp. Il y a une image qui exprime bien la manière dont on a aidé "Mathilde". Pendant le tournage, pour qu'elle reste attentive et dans la bonne direction, on s'est mis autour d'elle comme des éléphants... Pour l'entourer et marcher toujours dans la même voie, pour la guider. Luc, par contre, avait avec elle un rapport fraternel. Les scènes où prédomine la tendresse étaient plus délicates, car ce sont des sentiments qu'elle ne connaissait pas encore.



C'est sur le tournage que Luc m'a présenté Danny Aïello pour la première fois. J'étais habillé en Léon : "Nice to meet you". Et il est reparti ! Il a eu peur. Il faut arriver à rassurer ses partenaires, faire la différence entre le rôle des personnages et l'attitude d'un homme vis-à-vis d'un autre homme.
Aïello, lui, ne voulait pas voir évoluer son personnage vers celui d'un "pourri". Luc a dû le rassurer sur le rôle de Tony, et lui expliquer son rapport avec l'argent.
Quant à Gary, Luc l'a poussé à jouer dans un univers bizarre, fou...

Ma façon de me concentrer : avant "Moteur", je marche, je tourne en rond, comme un animal. Je fais "monter la vapeur". Ma tête se vide. Je ne pense à rien, je ne vois rien et là, ça commence. Je répète mon texte dans ma tête. Je sais où est la caméra. J'ai mes marques, mes points de repères et je projette le résultat. C'est comme ça avec tous les metteurs en scène. Je fais en sorte de ne pas voir les défauts ou les qualités de mes partenaires, de ne pas être spectateur. De rester concentré sur le rôle.
Si le public veut voir du cœur et de la tendresse, c'est un état permanent. Jouer le personnage de Léon, ce n'est pas agréable, ce n'est pas une joie. C'est un peu comme s'enfoncer dans un marais, c'est presque "douloureux"... Mon attitude, en dehors des heures de tournage, ressemblait à celle de Léon : quelqu'un qui n'aime pas la société, qui s'exprime mal, qui n'est pas à l'aise, un être inintelligent. Avant d'être tueur, le personnage était passé par des situations pires que tout. Pour trouver cette identité, je devais être "Lui" au maximum. Un autre danger, c'était de faire évoluer le personnage vers des réactions intelligentes. Et là, Luc m'arrêtait tout de suite : "Non, ça c'est trop intelligent ! Léon, c'est un môme, il ne sait pas..."

Le plus dur pour moi sur "Léon", c'était de garder à fleur de peau l'émotion de ce type bizarre, conserver ce climat étrange. J'avais très peur de perdre la tendresse. C'était une obsession. Les personnages me quittent par morceaux, par blocs. Alors, je me parle. Ca m'aide, un peu comme un dédoublement : "Hé, t'es gentil, tu restes là." Même l'équipe contribue à protéger l'identité du personnage, je ne peux pas tenir un rôle tout seul... Et puis il y a Luc qui ma ramène, qui me recentre sur le rôle, si je m'égare. Sur "Léon", ça a été. Mais sur "Le Grand Bleu", j'étais sorti des limites d'Enzo. Ca demande beaucoup de travail au metteur en scène de ramener le comédien à son personnage. Pour garder l'émotion, il faut se comprendre, comprendre le film, le metteur en scène et les partenaires. Et avant le film, il faut aussi comprendre les producteurs. Après, on a la tête libre pour faire exister le rôle.

Le stylisme aussi aide à concrétiser le personnage. Le manteau donne une allure rigide. Il est raide, il gratte. Cet inconfort permet de trouver l'attitude et le comportement de Léon. Les chaussures "écrase-merde" imposent la démarche. Instinctivement, en éliminant tout ce que l'on ne peut pas faire, on fait les choses justes. Tous ces éléments rassurent, donnent confiance et un à un, font naître le personnage.

La scène qui me laisse le souvenir le plus fort, c'est la scène du trou. Ce qui est incroyable, dans toutes ces séquences, c'est la différence d'âge apparent de Natalie : au début de la scène (à la sortie de l'ascenseur, quand elle se fait attraper par les flics), elle a dix-huit/vingt ans. Et ensuite, dans le trou, elle retrouve son âge réel : onze ans. Elle a voyagé entre la petite fille et l'adolescente. Cela correspond, sans doute, aux qualités de Luc en tant que directeur d'acteurs. L'un des plus grands talents de Luc est d'être dans le même état émotionnel que celui de l'acteur, sans en avoir les signes extérieurs. Que ce soit un homme, une jeune femme ou un vieux. C'est comme si on avait un miroir en face de soi ; Dans les scènes avec Gary, Luc devenait aussi fou que lui. Cette qualité, Luc l'a toujours eue. Personnellement, c'est surtout sur ce film que je m'en suis le plus rendu compte. Dans "Le Grand Bleu", c'est arrivé dans la scène de la mort d'Enzo.
Les autres films étaient peut-être plus compliqués techniquement et Luc était probablement plus concentré sur l'ensemble du tournage. C'est très étrange d'avoir en face de soi quelqu'un qui réagit comme vous au même moment : une pompe à deux centres, un vampire, un reflet...
Et ça, il faut l'accepter, c'est le métier d'un directeur d'acteurs de qualité. Mais, ça peut aussi détruire un acteur. Si cette osmose ne se reproduit pas avec un autre metteur en scène et si le comédien n'a pas la capacité de vivre par lui-même, il n'a plus de point de repère.



Beaucoup de films se font sur ce que les metteurs en scène ressentent au casting. Ils sont dans l'ensemble plus vite confortés.
Ces réalisateurs font confiance au comédien, à ses capacités de faire sortir les choses. Ils ne vont pas gratter, ça reste plus superficiel : ils sont moins fouilleurs que Luc. Luc fouille les gens, parce qu'il lutte contre une certaine angoisse, il va plus au fond des choses. Mais c'est pas grave. Il faut savoir s'adapter.

Avant, je travaillais plus avec mes capacités d'acteur, qu'avec mon affectif. Léon m'a permis de travailler l'affectif, mêlé aux capacités d'acteur. Cela a été possible, parce qu'il y a eu le succès du "Grand Bleu" et des "Visiteurs". J'ai davantage confiance en moi. A présent, je discipline l'affectif et je n'ai plus de limites. Sauf celles de me respecter.

Après

La première projection reste pour moi le meilleur souvenir. "Léon" était toujours en cours de montage : c'était une "copie de travail", sans le son et sans la musique. Le film était vraiment extrêmement tendre, mais moins produit américain. La première projection, c'est énorme, à la limite du "supportable". C'est comme si l'océan se déversait sur soi...
A la fin, Luc a rallumé. Il m'a vu. J'étais très mal. Il a éteint à nouveau et m'a laissé cinq minutes dans le noir.
C'était une émotion beaucoup plus forte que pour "Nikita" ou "Le Grand Bleu". C'est comme une partie de mon histoire et elle est là, pour la vie.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:27    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Le livre de Jean Reno



Léon


Et puis il y a eu "Léon"... Ce que je peux dire d'abord, c'est que ce film est pour moi une étape particulière. Un peu comme la fin d'une mutation. "Le Grand Bleu" a changé ma vie, "Les Visiteurs" ont changé ma carrière et "Léon", ma tête.

Au départ, je ne savais rien sur Léon. Et puis, un jour Luc m'invite chez lui, il nous prépare un thé et me tend un paquet cadeau:

- Tiens.

J'ouvre, c'est le scénario de "Léon".

- Tu peux lire. C'est pour toi.

Grand moment d'émotion.



Ce scénario, c'est l'idée de départ. En quelques sorte la graine qui donne naissance au personnage. Petit à petit, il s'installe en moi et je m'installe en lui. C'est une question de gestes, de voix, de rythme surtout. A New York je passe des heures à déambuler au hasard des rues où vit Léon pour m'imprégner de son environnement. Il devient moi, je deviens lui. Léon est quelqu'un que j'aime. Pour sa solitude, son mutisme, sa tendresse, son manque total de perversité... Et tout cela dure sept mois.

Le dernier grand rôle que m'avait confié Luc, c'était Enzo, en 1987. Entre temps, il y a eu mon évolution personnelle et le succès des "Visiteurs", et pour Léon, j'étais prêt, construit, responsable. Plus la peine de me surveiller pendant les repas, de me traîner à la gym ou de me rappeler mes rendez-vous avec mon coach. Jusqu'ici, une partie très sournoise et non professionnelle sommeillait encore quelque part en moi. Mais, sur ce tournage à New York, j'ai nettement senti que je passais à une vitesse supérieure. Même en dehors des prises, j'étais vraiment un autre. Le soir, je préférais la solitude à la compagnie de l'équipe, je cherchais des endroits déserts, je m'exprimais très peu, je ressentais presque un mal-être. Le plus symptomatique a été la venue de ma femme à New York. J'étais très heureux mais je restais Léon. Elle l'acceptait, mais au bout d'une semaine, elle est repartie attendre Jean à Paris! En ce qui concerne Natalie Portman, je ne lui ai pas donné de conseils, je ne me suis absolument pas présenté comme un donneur de leçon, un grand frère ou un deuxième père. Nous étions partenaires. En tant que tels, on a travaillé ensemble et répété les scènes comme des adultes. En jouant mon rôle, je l'aidais à trouver le sien. J'ai préféré lui montrer ce métier qu'elle découvrait pour la première fois plutôt que de lui raconter. Le problème avec les enfants, c'est la concentration. Si on devient trop intime avec eux, ils nous embarquent dans leur jeu. En gardant ce côté "on est très pros", elle ne s'approchait pas de moi... on restait à nos places. C'était mieux comme cela.



Il y a deux grandes difficultés dans mon personnage : la principale est de ne pas être pervers, parce que Léon ne l'est pas. Surtout dans ses relations avec Mathilde. Son amour pour elle est totalement platonique. Il n'y a aucune ambiguïté. La seconde est de garder l'émotion à fleur de peau. J'avais sans arrêt très peur de perdre la tendresse de ce tueur. Il est possible que, vu de l'extérieur, cela ne se ressente pas mais, pour moi, Léon est une histoire d'émotion et de pureté.

En tout cas, sur ce film, les rapports entre Luc et moi avaient changé. Certainement parce que j'avais davantage confiance en moi et lui aussi! Mais il y avait quelque chose d'autre: osmose, communion de pensée... je ne sais pas.

Mais c'était très fort.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:29    Sujet du message: Léon Répondre en citant

L'histoire de Léon
Editions Intervista
commentaires de Luc Besson



Pour savoir comment est né Léon, il faut connaître l'histoire de Victor. Victor, nettoyeur chez "Nikita" comme d'autres sont vendeurs chez Darty. Victor le déjanté, destructuré, oublié du monde, naufragé d'une société qui récupère tout ce qui traîne, tout ce qu'elle a pourtant déjà rejeté.
Victor est né un jour où je passais dans une rue de Paris, sous une porte cochère, en plein été. Il y avait cet homme. La cinquantaine. Une carrure de catcheur, dans un manteau taillé pour l'hiver. Il avait dans la main une énorme sacoche et attendait dans l'ombre.
Il n'en fallait pas davantage à ma pauvre tête malade pour gamberger. Ce gars-là était forcément un tueur, ou en passe de le devenir.
Sa mallette renfermait obligatoirement les pires instruments de torture. J'essayais alors de les imaginer. De l'acide, évidemment. Il n'y a pas pire pour dissoudre les traces et les cadavres qui vont avec. Nikita n'était pas encore née que déjà Victor déambulait dans les rues de Paris, comme un nettoyeur de l'ombre.
Si ce pauvre monsieur, sous sa porte cochère, se reconnaît dans ces lignes, je lui demande mille fois pardon d'avoir eu autant de mauvaises pensées à son égard. Jean Reno a pris le personnage de Victor et se l'est accaparé, avec une aisance déconcertante. Comme on enfile une bonne paire de chaussettes. Facile. Il le connaissait, Victor, il l'avait déjà en lui. Il faut, c'est vrai, se souvenir que Victor est un lointain cousin de cet abruti tueur qui hantait les décombres du "Dernier Combat". En bref, Jean est devenu Victor à la seconde où il enfilait son lourd manteau.

Tourner Victor a été chose facile. Jean était très à l'aise dans son personnage, mais le tournage fut court, pour lui, à peine une semaine, et la frustration très grande, de ne pas pouvoir tourner davantage.
Quand Jean a vu "Nikita" pour la première fois, il s'est régalé et il en a redemandé : "Le personnage de Victor est super. Il a de la matière. Il pourrait tenir un long métrage à lui tout seul. T'as pas cinq minutes pour m'écrire ça ?".
Jean, il a une façon tellement gentille de dire ou de demander les choses qu'on ne peut que sourire et lui dire : "Oui". "Si j'ai le temps, promis, je t'écris Victor, rien que pour toi. Je te donne le script, tu te débrouilles, je ne veux pas faire la mise en scène !!!"
Parole donnée, parole d'ami. Jean sait maintenant qu'il peut aller dormir. Il vient de me planter le virus. Le temps passe.
Jean est sur une grosse aventure "historique" : "Les Visiteurs".
Quant à moi, je suis plutôt branché sur le futur et j'ai attaqué "Le Cinquième Elément".
Rien que pour savoir si le film est techniquement possible et financièrement envisageable, il faudra un an et demi. Seize mois pendant lesquels sept dessinateurs vont travailler sans cesse pour créer ce monde qui me hante déjà depuis plus de dix ans.


Bilan de l'opération : un quart du script n'est techniquement pas réalisable. Pas tout de suite. Il faudra attendre encore quelques années que les computers progressent. De toutes façons, le film est beaucoup trop cher. Pas cher, genre : on lève les yeux et on hausse les épaules. Cher, genre : on tombe dans le coma... !
On va donc attendre que les ordinateurs montent et que le dollar baisse. Voilà qui me laisse un peu en peine et qui m'offre un temps libre que je n'attendais pas.
Ca tombe bien, Jean vient juste de descendre de cheval. Il lui faut vite "Victor", pour oublier "Godefroy". Il est comme ça, Jean, quand il finit un film qu'il aime, il est triste et la seule façon d'oublier sa tristesse n'est pas de se saouler, mais d'enfiler très vite un autre costume. Parole donnée. C'est parti.

Trente jours. Levé à cinq heures du mat', je laisse le stylo vers dix heures. Le deuxième jour, "Victor" s'appelle déjà "Léon", et au quatrième, Léon m'énerve déjà.
Victor n'existait que parce qu'il n'avait, en fait, que dix minutes de vie. Il ne tiendra pas la distance. C'est un tueur bête et méchant et il n'a rien à dire. Le voir bosser, décortiquer, s'émerveiller sur son art, sa charcuterie fine, tout cela ne va pas nous mener bien loin. Je suis à deux doigts de laisser tomber, d'aller voir Jean et de lui proposer de remonter très vite sur son cheval et d'oublier Victor.

Et en même temps, c'est difficile de laisser mourir un personnage sous sa plume. Je lui donne encore une petite chance. En plus, il ne tient qu'à moi de lui donner "une humanité". Pourquoi ne pas montrer qu'au-delà de l'image d'un tueur froid, il y a un être sensible ? Est-il lui même victime ? Et de quoi ? Pourquoi Léon ne serait-il pas un enfant détruit, anéanti par la vie. Un de ces enfants perdus de Bogota, tueurs à quatorze ans, morts à quinze ? Léon le rescapé, Léon anesthésié, usé jusqu'au bout par la vie, par les autres. Bon qu'à faire les sales boulots.

Seriez-vous capable de regarder un boucher abattre un bœuf à coups de massue, là, juste devant vous ? Probablement pas. Pourtant, le gars en abat des centaines, tous les jours de l'année. A quoi il pense, quand il frappe ? A son petit carré de jardin, ses prochaines vacances, les courses à faire, ses enfants qu'il ne voit pas grandir ?
Léon tue les gens et il pense à sa plante verte. Maintenant que ce bloc de granit, ce tueur froid a une âme, comment va-t-on pouvoir le faire parler ?
J'ai donc commencé à imaginer tous les complices possibles pour Léon. Un homme, une femme, un jeune, un vieux, un chien, un père, un frère, un dieu, une star... et si c'était tout cela en même temps : une enfant.
Le plus robuste des granits devant la plus fragile des fleurs.
Une enfant, petite femme, fragile, innocente, dépendante, intelligente, tout ce qu'il n'est pas. En quelques minutes, la simple idée de confronter ces deux personnages m'excita comme je l'ai rarement été. Si loin, si différents et en même temps si semblables et si proches. Désireux du même amour. Les lignes, les formes géométriques me sautent aux yeux et affluent de partout. Je viens de déceler une forme, une structure diaboliquement géométrique.
Il vit mais il est mort. Elle devrait mourir mais elle survit. Elle lui amène la vie. En acceptant, il accepte sa mort. Mourir pour donner la vie. Géométrique et cellulaire.
Je passe une semaine à prendre mon pied à sonder les infinies possibilités de cette équation magique, presque "classique". Tout le reste ne m'apparaît que comme des détails. Je me sens tellement libre avec ce châssis, à la ligne parfaite, que tout file sur le papier : les jeux, la plante, le parc, Tony, Stansfield...



Trente jours plus tard, le script est bouclé. C'est un petit bijou. Un de ceux qu'on peut "porter". Pas question une seconde que je donne cette petite perle à un autre metteur. Cette pensée me ramène directement sur terre. J'avais écrit pour Jean, pas pour moi. Le problème c'est que, en cours de route, je suis tombé amoureux. Comment expliquer ça à Jean ?
Comme on fait généralement avec de vrais amis : simplement en le regardant dans les yeux, et en lui disant la vérité : "Jean, j'ai eux nouvelles : une bonne et une mauvaise. La bonne, c'est que j'ai trouvé un bon metteur en scène pour faire "Léon" : c'est moi. La mauvaise nouvelle c'est que, parce que c'est moi qui fait le film, je vais prendre le meilleur acteur pour jouer le rôle et je ne sais pas si c'est toi le meilleur pour ca rôle, vu que je n'ai vu personne d'autre ". Jean avait gagné et perdu un film dans le même minute. Mais sa tristesse et son désappointement n'ont pas duré plus de dix secondes. Compréhension et respect ont tout de suite pris le dessus. Il y avait une logique dans mon énoncé qu'il ne pouvait pas contourner. Essayer de me faire changer d'avis aurait été malsain. Jean a compris et respecté ma décision sans broncher, avec dignité. Qu'est-ce que je peux aimer ce mec quand il est comme ça ! Il m'a sans doute haï pendant tout le reste de la nuit mais ça, c'est plutôt sain. Il faut bien que la pression sorte quelque part. Quant à moi, j'ai fait la liste des concurrents possibles.

Elle était pas triste, ma liste. Jean pouvait être fier d'être au milieu de ces gens-là : De Niro, Pacino, Mel Gibson et quelques autres. Voir tous ces gens-là, bien évidemment disséminés aux quatre coins de la planète, m'a pris trois mois. Le bilan fut assez étrange. Tous étaient formidables. Tous étaient différents. Certains, très apeurés par le script, d'autres révoltés. D'autres intéressés, mais pas assez, à mon goût. J'avais besoin d'un acteur à cent pour cent, un qui va me donner ses tripes, qui va fouiller loin dans ses douleurs de gosse et qui ne va pas faire semblant. Le problème de ma liste, c'est que ces acteurs-là ont déjà fait tellement de choses formidables qu'il est difficile de les motiver à fond... Jean me donnera tout. Je le sais. Et même s'il ne veut pas, j'irai le chercher quand même. Je sais où il le cache !
Le choix est important. Je vais tourner en anglais, à New York. Ce sont des éléments inconnus pour moi. Avoir Jean à mes côtés me rassure. En plus, pendant cette période, il a été d'une discrétion et d'une classe absolues. Le succès des "Visiteurs" l'a complètement et définitivement libéré du syndrome "Enzo". Il est motivé à fond. Le rôle lui va comme un gant. Ce jour-là, dans ma tête, c'était Jean et personne d'autre, le meilleur acteur pour jouer Léon. Ma femme et moi l'invitons à dîner à la maison. Le genre de petit dîner qui ne paie pas de mine, tranquille dans la cuisine. Jean part dans ses histoires habituelles, ses blagues, ses pirouettes. Nous, on trépigne. Le secret nous brûle les lèvres. Le bon Jean ne voit rien venir. Il est empêtré dans des histoires belges qui ne nous font pas rire, parce qu'on fait semblant d'écouter. Le dessert arrive dans du papier "alu", sortant du four. Jean commence à flairer la blague. Il ne sait pas encore que c'est une bombe.


Il est onze heure du soir. Il soulève le papier d'argent et prend le script. Il a compris et se met à pleurer. Il n'a jamais rien lu de "Léon". Il ne connaît que Victor, son cousin. Quand on le touche à cet endroit, Jean ne peut plus s'arrêter de pleurer. On lui donne une boîte de kleenex et il rentre chez lui. A deux heures du mat', il rappelle. Il est toujours en pleurs. Il a lu : "C'est monstrueux". C'est tout ce qu'il est capable d'articuler. Jean allait passer sa première nuit avec Léon, et moi, j'avais enfin sa photo.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:30    Sujet du message: Léon Répondre en citant

L'histoire de Léon
Editions Intervista
Par Luc Besson - le tournage à New- York


Tournage à New York



Premier jour de tournage

Dimanche matin. 9 heures. 6ème Avenue.
Jean descend dans la rue en tenue de Léon. La plupart des techniciens le découvrent ainsi pour la première fois. Et, croyez-moi, il jette un froid... ! Même le premier assistant ne lui parle plus pareil. Léon impressionne. J'ai un petit sourire en coin. Je viens de convaincre mes premiers spectateurs.

Premier plan : Léon et Mathilde marchent côte à côte d'un pas rapide. Elle tient la plante, il porte le matos. "Mathilde, ne refais jamais ça ou je te casse la tête". "OK"., répond-elle.

Je suis caché dans une camionnette, au 800 mm. Le casque sur la tête pour entendre les acteurs, un talkie dans la main pour entendre la régie, car bien sûr, en bon Français, on n'a rien demandé à personne pour tourner la scène. Trop compliqué. Le tournage démarre donc par un plan volé. Ca donne le ton. On est venus ici en commando. Huit semaines de mission. On n'est pas là pour pique-niquer, on fait juste le plein.

Les horaires sont durs, les endroits "crades". Le baromètre ne décollera pas du 40ème degré pendant quatre semaines.

Gary tourne toutes ses scènes, les unes à la suite des autres. Il n'a que quinze jours pour nous. Il part après sur un autre film. Quinze jours de bonheur quand même. Quinze jours en Ferrari. C'est festival tous les jours. Gary arrive avant tout le monde, part le dernier, reste dix heures debout. Jamais à plus de dix mètres de la caméra. Ce gars-là est un bonheur. Les cinq premières prises sont pour le film, les autres pour le plaisir. Gary essaie tout, encore et encore. Il n'y a que l'épuisement qui soit sa limite. J'ai, aux rushes, de quoi monter dix "Stansfield"s différents, du plus sage au plus incroyablement pervers.
Tous les matins, il arrive sur le plateau et nous sort sa phrase favorite : "Qui je tue, aujourd'hui ?". La moitié de l'équipe a peur de lui tellement il transpire son rôle. Et puis, vers 18 heures, il enlève son costume et redevient cet être délicieux, drôle, et touchant. Comment peut-il vivre avec de telles différences de température au fond de lui ? Comment fait-il pour gérer toute cette noirceur, cette haine que développe son personnage ? Il me répond très simplement avec un petit sourire : "Je joue".
Il joue, tout bêtement, comme les enfants, capable de tuer deux cents transformers à coup de super laser et incapable de faire du mal à une mouche. Il joue comme Nathalie. Voilà une bonne leçon pour tous ces jeunes comédiens et comédiennes qui se prennent la tête à longueur de journée : "Gary Oldman, l'un des meilleurs acteurs du monde, ne fait qu'une seule chose quand il joue... : il joue... !" La semaine avec Aïello se passe très bien. Comme il est en confiance, il se laisse bien aller et le personnage est parfait. Le plus dur était de rester sur la tranche. On ne doit jamais savoir si Tony est vraiment bon ou véritablement déguelasse. Danny joue fin. Tout passe.

Période délicate pour Jean. Léon ne parle qu'avec Tony. C'est là où le personnage se dévoile, nous parle (ou essaie) de ce qu'il aimerait. Jean est concentré comme jamais et il donne tout ce qu'il a. Je sens, dans sa gestuelle, dans ses intonations, qu'il donne des choses qu'il ne m'a jamais données. Danny est impressionné, ému. Le pauvre Jean termine ses journées, épuisé. "C'est plus dur que de soulever de la fonte", me lance-t-il en souriant. Jean est parti pour être sur le podium, pas pour amuser le terrain.



Le tournage est dur mais se passe sans graves problèmes. Je n'en ai que deux : deux gros problèmes quotidiens et insolubles. Le premier, c'est le découpage. Pour des raisons syndicales et économiques, il était plus pratique de faire les extérieurs à New York et les intérieurs en studio à Paris. Comme intérieur et extérieur alternent régulièrement dans le script, je tourne en puzzle, c'est à dire une scène sur deux, laissant entre deux scènes des inconnues. La casse-tête. Il faut prévoir les raccords de lumière, de rythme, de jeu, d'images, de montage. Quand Léon, à New York, entre d'une pièce par la droite, j'ai intérêt à être sûr de mon coup car à Paris, il faudra qu'il entre aussi par la droite. Du coup, je tourna pas mal de sécurité pour m'autoriser à changer d'avis à Paris. Exemple de casse-tête : l'appartement de Mathilde est dans la 103ème Rue. Le couloir-palier de Mathilde est au Chelsea Hotel et l'appartement de Léon est en studio à Paris. Quant à "l'extérieur-rue", qui coïncide avec l'appartement, il a été tourné dans la 120ème Rue. Donc, Mathilde pleure derrière la porte à New York et Léon lui ouvre à Paris, six semaines plus tard. La porte fut démontée à New York, après le tournage, puis remontée en studio, dans l'appartement de Léon. Il y a toujours ce genre de problèmes sur les tournages, souvent parce qu'un acteur a des problèmes de dates ou qu'un décor ne convient qu'en partie. Le problème, sur "Léon", c'est que tout le film est comme ça. Je ne peux pas tourner deux scènes qui se suivent sans prévoir le passage obligé à Paris.
Le deuxième gros problème, c'est Natalie.

Et malgré sa petite taille, c'est un énorme problème. J'ai réalisé, un peu trop tard, que je confiais la moitié du film à une enfant de onze ans. Malgré son jeu excellent, son intelligence, sa gentillesse... Elle a onze ans ; Ca veut dire qu'au bout de vingt minutes de jeu intense, elle est fatiguée, qu'elle se lasse de tout dès que ça traîne, qu'elle veut s'amuser dès que possible. D'un seul coup, à la première fatigue, je réalise dans quelle galère je me suis mis. Elle peut me laisser tomber à n'importe quel moment, décider que cela ne l'amuse plus, dire qu'elle veut rentrer chez elle, se renfermer dans sa coquille d'enfant. Que faire, dans un cas pareil ? Brandir le contrat devant l'enfant et la menacer d'un procès ? Elle ne saura même pas de quoi on parle !


Il va plutôt falloir user de diplomatie, d'amour et d'amitié. Trop la gâter la rendrait encore plus difficile, jouer les durs la démoraliserait. Je décide de jouer franc jeu et de la traiter comme une petite adulte. Elle est d'ailleurs ravie que je lui parle normalement, que je la traite avec respect. Mais tous les matins, j'ai mal au ventre. C'est la peur, une peur lente et vicieuse. Une peur qui n'a pas d'ennemis précis, donc se les invente et grossit les moindres indices, qu'elle prend pour des preuves d'hostilité.

Tous les matins, je suis persuadé qu'elle n'arrivera pas à faire la scène. Il faut pleurer, il faut rire. Je sens qu'elle va me péter dans les doigts. Je guette donc les moindres signes. Dès que je sens qu'elle fatigue, qu'elle soupire, j'arrête de tourner sur elle, l'envoie jouer une demi-heure au Scrabble, au ballon, à n'importe quoi. La technique marche bien, mais il faut tenir dix-huit semaines, autant dire un an, pour une enfant !

Premier gros incident, au bout de 5 semaines. Il fait une chaleur insupportable. Dans la scène, il y a un jeune garçon d'une quinzaine d'années. Natalie est ravie, elle peut enfin discuter. En plus, le petit jeune est bien mignon et elle n'y est pas insensible. Elle se rend compte, ce jour-là, que le tournage n'est pas un jeu, mais un véritable travail, car elle aurait sûrement aimé passer sa journée à discuter dans sa caravane avec lui. Mais toutes les cinq minutes il faut qu'elle tourne. En deux heures, le tournage lui apparaît insupportable et moi, comme un bourreau d'enfants. Ca va me prendre deux jours pour remonter ça, à retracer la rupture et à comprendre le mécanisme. Deux jours pendant lesquels il faut continuer à tourner. Au final, on arrive à se parler tous les deux et j'essaie, le plus honnêtement possible, de lui expliquer. Je comprends es problèmes. Il faut qu'elle comprenne les miens. Natalie est très intelligente. Elle s'excuse avec un sourire à faire fondre un esquimau, du pôle Nord.
On repart sur de bonnes bases, mais Paris m'apparaît déjà comme un calvaire. Sept semaines de scènes avec elle, toutes plus dures les unes que les autres.

Le samedi matin, petite récréation. Séquence d'hélicoptère, réveil : 5 heures.
Je dormirai quand je serai vieux.
Le pilote fait un premier tour au-dessus de Central Park. L'eau du lac brille de mille faux et me rappelle les débuts du "Grand Bleu", le début de "Nikita". Je n'y avais pas pensé avant, mais l'idée de réaliser une passe de trois me tente. On fait un passage en rase-mottes. Je baisse les commandes du nosemount (système anti-vibratoire qui commande la caméra, située à l'extérieur, à l'avant de l'hélico). Et je ne vois plus que l'eau brillante. On se croirait en Grèce. Après quelques secondes, panneau vers le haut, et l'on découvre New York, comme une cité perdue au milieu de la jungle. On fait une dizaine de passages ; je veux être sûr d'être à la bonne distance de la ville quand je fais mon pano. En fin de scène, j'aimerais pousser le pilote à s'enquiller dans une avenue, mais il ne veut pas. A chaque fois qu'on arrive face aux immeubles, il monte de trente niveaux et longe l'avenue, mais au sommet des immeubles. Pas drôle. Ce que j'aimerais, c'est survoler le Parc en rase-mottes et m'engouffrer directement dans la 7ème Avenue, comme dans un canyon. Il n'a pas envie, mais en même temps, comme il attend que je lui dise "Coupez" pour monter, je peux peut-être le truander. Dernier passage au ras des arbres de Central Park. Je tourne. Il commence à être nerveux. "C'est bon, là ?". Moi, j'ai le visage rivé sur mon cône en plastique qui évite les reflets sur l'écran de contrôle vidéo. "Pas encore, pas encore". Il peut toujours attendre mon "Coupez", je ne lui dirai jamais. Quelques secondes suffisent. Le gars réalise qu'il n'a pas le temps de monter, mais il a peur de s'engouffrer dans canyon, alors il vire à fond, à ras des immeubles. La force centrifuge est telle que je m'enfonce la tête dans le cône. L'hélico monte au-dessus du Parc. Le pilote est un peu fébrile : "On arrête là, on rentre". Je n'insiste pas. Les rushes sont développés dans la journée et sont très impressionnants. Le dernier plan surtout, où l'on peut voir des gens dans leur chambre d'hôtel, tellement on est passés près.
Le tournage de New York se termine comme il a commencé : par un plan volé. Dimanche matin, Jean-Pierre, le roi des machinos, a installé l'échelle magique. La caméra est à un bout, les contre-poids de l'autre. Moi, je suis au milieu et fait la balance. Le tout est installé sur la plate forme arrière d'un truck (camion) découvert. Jean-Pierre m'a mis le harnais et me sangle aux quatre coins de truck. On dirait un jeune arbre attelé pour le protéger du vent. Les deux derniers jours, on a repéré la fréquence des feux rouges et il y a moyen de s'enquiller tout Broadway, si on roule à 70 km/heure et que l'on part à la fin du premier feu vert.
9 heures du matin.
Premier départ.
On déboule sur Broadway, à ras des feux rouges, soixante-dix kilos sur les épaules. L'avenue défile et c'est diablement beau. On fait deux passages, à la barbe de tout le monde. Les plans sont en boîte, ils sont superbes et ils serviront au générique du film. La mission-commando s'achève et nous quittons New York comme des voleurs d'images.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:32    Sujet du message: Léon Répondre en citant

L'histoire de Léon
Editions Intervista
Par Luc Besson - tournage en France


Tournage en France



Epinay Beach

Nous arrivons à Paris, aux studios d'Epinay. On a à peine deux jours pour se remettre du décalage. Visite des studios. Dan Weil, chef déco, a fait un boulot colossal. Il a ramené deux tonnes de petits matériels de New York. Ca va du téléphone aux prises de courant. Tout y est.
J'ai l'impression d'être sur place. Les découvertes peintes sont géniales. On n'y verra que du feu. Ca me rend déjà triste de savoir que personne ne se rendra compte de son travail, tellement il est parfait. Tout le monde pensera qu'on a tournés dans des décors naturels.

Après, le tournage change d'ambiance.
D'abord à cause du studio, mais aussi parce que l'équipe est maintenant cent pour cent française. De plus, la moitié des techniciens commencent seulement le film maintenant.
En fait, ce qui aurait dû me faciliter la tâche va me la compliquer. Je n'ai plus la pression, la tension de la ville, cette chaleur contre laquelle il fallait se battre, cette langue qui m'obligeait à m'expliquer sans arrêt.

Jean se sent chez lui et se rassure. Il a réduit discrètement les entraînements.
Natalie aimait tourner à New York, parce que ça la changeait de son quotidien. Ici, elle n'a qu'une hâte, c'est de quitter le studio pour pouvoir découvrir Paris.
Moi, je commence à ressentir la fatigue des huit semaines et le confort du studio me caresse et m'endort.
Le tournage démarre donc trop bourgeois à mon goût.

Heureusement, j'ai une botte secrète, u truc qui réveille illico, qui vous tient droit en haleine pendant des semaines : ça s'appelle le Doute.
Le doute, on lutte contre lui toute la journée, sur le tournage, presque instinctivement. On s'y fait, on apprend même à vivre avec. Ca, c'est le doute de base, propre à toute création. Il y en a un de plus vicieux, c'est le doute "périodique". Le plus fort et le plus flagrant apparaît quand vous passez le cap de la moitié du film. Vous avez, tout d'un coup, un sentiment d'impuissance.
Un dé est déjà jeté et vous en connaissez le résultat. L'autre dé est encore dans votre main, mais vous savez déjà quel sera le minimum et le maximum de points que vous obtiendrez, en additionnant les deux dés. La distance renforce bien évidemment mon sentiment : tous les décors de la première partie sont à New York. Pas question pour moi d'aller, le week-end, rattraper des coups ou retourner des bouts de scène.

Dans ces cas-là, quand je me sens cerné par le doute, avec des comédiens qui gentiment vous lâchent, je deviens peu à peu méchant. Instinct de survie oblige. Que je rate un film aux yeux des autres ne me gêne pas, mais rater un film à mes yeux, m'empêcherait de dormir et me pousserait sûrement à arrêter ce métier. Pas question donc de se laisser aller.
Pas question de le rater, en tout cas, pas avant d'avoir épuisé toutes mes forces, d'avoir trouvé mes propres limites. Contrairement à l'acteur, qui peut paraître plus intelligent à l'écran qu'il ne l'est dans la vie, le metteur en scène a toujours l'intelligence (ou la bêtise) de son film.
L'épuisement est la seule limite après laquelle il soit digne de s'arrêter. Je secoue donc Jean et renforce les entraînements. Je lui balance aussi quelques phrases qui sèment aussitôt le doute chez lui aussi.
Jean n'est jamais aussi bon que lorsqu'il doute, quand il est déstabilisé. Quant à Natalie, on la gave pendant quatre jours de Fontainebleau, de Versailles, de Louvre, etc... Gavée comme une oie, il y a de fortes chances que le plateau lui apparaisse comme un endroit frais et paisible. Ca marche. Après quelques jours un peu lents, le rythme est pris et la cadence est tenue.



Sylvie Landra, la monteuse, s'empresse d'insérer les rushes parisiens au milieu de ceux arrivés de New York. Décors et lumière raccordent à merveille. Le jeu aussi. Les intentions. Le rythme est, par contre, un peu plus lent sur Paris. Il faudra rattraper ça au montage et accélérer les dernières scènes qui nous restent à tourner.
C'est la première fois que je travaille avec Sylvie. C'est aussi la première fois que je trouve quelqu'un qui peut travailler plus longtemps que moi. Je suis souvent obligé, à 2 heures du matin, de la foutre dehors, sinon elle passerait la nuit rivée à la table. Elle dort quatre heures, mange deux carottes et repart au boulot sans qu'on lui demande. J'avais travaillé avec elle sur des pubs et sur le clip de Mylène Farmer. J'avais, à cette occasion, testé le système de montage Avid, montage par ordinateur. Ca a profondément changé ma vie. Comme je tourne énormément de pellicule, le montage a toujours été un long et pénible calvaire, où je passais mon temps à ronger le frein, le volant, la boîte à gants... Je demandais dix coupes et je pouvais descendre boire un verre ; il y en avait pour un quart d'heure. Avec l'Avid, Sylvie fait les coupes au fur et à mesure que je lui demande. C'est instantané. Maintenant, quand on va boire un coup, c'est pour réfléchir sur la globalité d'une scène, ou d'un rythme, ou d'une couleur.
La dernière scène avec Natalie approche et me fait très peur.

J'ai utilisé tous mes jokers, tous mes pièges, tous les retardateurs et divertissements possibles, mais maintenant, c'est fini : elle en a marre !
Elle a onze ans. Elle est loin de chez elle. Ses copains lui manquent. Elle a fait trois fois musées et ça fait dix-sept semaines qu'elle nous supporte !... Maintenant, ça suffit. Je dois dealer avec une bouilloire qui siffle d'impatience, du matin au soir. J'ai très peur de la dernière scène, celle du trou avec Jean : elle crie, elle pleure, lui déclare son amour. Elle n'a pas la maturité pour comprendre le vrai sens de la scène. Je ne peux donc pas l'aider ou la préparer comme avec une adulte. Jean, lui, est prêt. Il connaît ce genre de distance. Tous les tournages qu'il a faits, depuis dix ans, sont toujours très longs. Il a su garder un peu d'énergie pour la fin. Je sais qu'il sera bien. En plus, après dix-sept semaines d'anglais permanent, il sera plus à l'aise avec son texte.
Je prends Natalie un peu à part. Je n'essaie pas de lui expliquer la valeur de la scène, mais plutôt de lui faire ressentir l'importance qu'elle a pour moi. Je réclame, au nom de notre amitié et de notre complicité, son attention la plus complète. J'ai besoin d'elle. Ce n'est pas le moment de me laisser tomber. Natalie est une petite fille, mais une femme de parole. Elle sait que je lui ai fait confiance et elle a bien compris sa responsabilité. Elle me donnera tout, parole d'honneur.



Le jour de la scène, Natalie ne plaisante pas beaucoup, contrairement à son habitude. Elle est très concentrée. Jean aussi. Il tourne en rond, comme un fauve qui regarde quelque chose, que vous ne voyez pas. On commence avec un champ sur Natalie. Explosion, fumée, canalisation arrachée, l'eau coule de partout. Léon pousse Mathilde dans le trou. Le début de la prise ne se passe pas trop mal, puis elle se met à rire. Tout cela lui paraît un peu artificiel et elle se sent un peu ridicule de faire des déclarations d'amour à cet homme de quarante ans. Mais personne ne sourit autour d'elle. Au contraire. Tout le monde est avec elle. L'amour doit passer. "Oublie Jean, oublie ces quarante ans. Pense simplement à l'amour d'un être cher : ton frère, ton père... ton chien. Il est là, tu l'aimes et tu ne le verras plus."
Natalie se noircit. Elle vient de prendre dix ans, en cinq secondes. Je mets le moteur tout de suite. L'équipe, très concentrée, a suivi dans la seconde. Le son tourne. Natalie fait la scène en entier, comme transportée. Je peux même lui parler pendant la prise, lui faire redire des phrases. Elle est comme sous anesthésie, elle tient son émotion à bout de bras et ne le lâche pas, pendant les trois minutes que dure la prise. "Coupez". On recharge en un temps record.
Elle sort à peine du trou que je relance les effets. Fumée, explosion, pluie dans le conduit. Mathilde repart dans son trou, repart dans ses pleurs. On fait trois prises, aussi belles les unes que les autres. Quinze minutes de tournage au total, presque en apnée. Natalie est épuisée, comme jamais elle ne l'a été. C'est au tour de Jean. On perce le fond du décor. L'objectif se glisse à travers les canalisations que l'on est obligés de couper. Je mets le zoom, pour pouvoir me resserrer pendant la prise si nécessaire, ou élargir si les acteurs bougent trop. Explosion. Fumée. C'est reparti. Jean est parfait. Il est rôdé depuis des semaines, affûté comme un rasoir. Fini le jeune acteur que j'ai connu à ses débuts, talentueux mais mort de trouille. Là, il est concentré, tient son émotion depuis le matin et ne le lâchera pas. Quatre prises. Toutes bonnes.



La dernière scène "dure" est terminée. Le poids, l'angoisse que j'avais au ventre depuis des semaines disparaissent, en à peine une heure. Natalie a tenu bon. Elle a donné de son petit être dans toutes les scènes, sans exception. Merci à elle. Merci mille fois. Sa scène terminée, je l'emmène au doublage. Sylvie a repéré quelques phrases pas assez claires, aux rushes. Je préfère assurer le doublage maintenant. Sur "Le Grand Bleu", il s'était passé huit mois entre le tournage et le doublage, pour la version longue. Les deux petits, Jacques et Enzo, avaient mué. Les voix n'avaient plus rien à voir et on avait eu un mal de chien à les raccorder.
Je préfère prendre les devants cette fois-ci. Je crains que Natalie ne prenne sa voix de femme trop vite. Une fois le doublage terminé, elle saute dans la voiture et disparaît. Et je sens dans son dernier regard qu'elle m'en veut un peu. Sûrement le sentiment de s'être fait voler, piller pendant de nombreuses semaines. Cela me rend un peu triste. J'espère seulement qu'en voyant le film, elle comprendra que tout ce que je lui ai volé, je lui ai rendu, en plus beau, en plus grand et en musique. Donnez dix à un metteur en scène, l'écran vous rendra cent.

La fin du tournage m'apparaît maintenant comme une partie de plaisir. Il nous reste l'attaque des Swats, la roquette qui explose dans l'appartement, la sortie "déguisée" de Léon et toute la scène d'ouverture du film avec Fatman... une rigolade ! Autant dire que j'ai quinze jours de vacances. D'ailleurs, le rythme habituel, avant, était de douze/quatorze plans par jour. Maintenant, la moyenne va monter à vingt/vingt-cinq, avec des pointes à trente !
Je me défonce sur la scène des Swats. Je viens de voir deux films américains dans la semaine et ça m'a mis les nerfs. J'ai envie de me frotter à eux, sur leur terrain.
On met donc le paquet sur le final. Trois cent cinquante plans tournés pour douze minutes de film. Quand on sait que la moyenne nationale est de quatre cents plans par film, on comprend mieux la mission.
On termine le tournage par la première action du film : Léon chez Fatman. Le décor est à Epinay. Dan a peint New York sur une toile de plusieurs centaines de mètres carrés. Incroyable. A l'intérieur, c'est New York ensoleillé, à l'extérieur, c'est "Epinay sur pluie".

Le tournage se termine dans la bonne humeur, mais nous sommes tous exténués. Jean va enfin pouvoir manger à sa faim et moi, je vais pouvoir dormir.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:34    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Entrevue avec Luc Besson dans le Première du 07/96 pour la version longue de Léon

Première n° 233, juillet 1996


Le grand Léon ou le vrai Luc
Vingt-cinq minutes d'amour en plus. C'est ce que Luc Besson a ajouté à son Léon, pour une version plus longue donc. Plus personnelle aussi.

Il avait, presque sans le savoir, gardé ce côté enfantin qui tenait à la fois de la pureté et de la solitude. Il reconnaissait volontiers qu'il était misanthrope. Et dans un monde qu'il voyait bordélique et meurtrier, il avait construit une créature bicéphale, Léon-et-Mathilda, qui allumait une étincelle de vie sous nos yeux. Il avait crû à la possibilité, en cette fin de XXème siècle, de filmer cette histoire entre une homme de 40 ans et une fillette de 12 ans. Une histoire d'amour, évidemment, pas de sexe ! Ce qui était peut-être moins évident. Et pour Luc Besson, c'est là que les choses avaient commencé à se gâter.




Les dessous de l'affaire

Eté 94. Produit par Gaumont et distribué aux Etats-Unis par Columbia, Léon, sixième film de Luc Besson, passe au crible de la censure puis du fameux screening test. Sept cents personnes de la banlieue de Los Angeles s'entassent pour la projection. « Le film coule tranquillement, raconte Besson. Je souris car je sais que les vingt dernières minutes fonctionnent. Je me sens presque sauvé. Presque seulement, car le drame arrive. Mathilda fait une vraie déclaration d'amour à Léon. Elle veut que Léon soit son premier amant. Léon est paniqué. Il refuse... C'est le tollé général. Les femmes s'indignent, les hommes ricanent bêtement : "Elle veut faire l'amour, c'est une chienne. Il hésite, c'est un sadique" ». Les résultats des tests sont sans équivoques : en supprimant la scène, le film passe de 19% a 31% d'opinions excellentes et d'une distribution de 100 à 1 000 salles sur le territoire américain. C'est cette version écourtée qui devient la version internationale et remporte le succès qu'on lui connaît.
Avril 96, presque deux ans plus tard. Luc Besson vit retranché aux britanniques mais néanmoins mythiques studios Pinewood, où il achève le tournage du Cinquième Elément. Look cottage de l'extérieur, bunker a l'intérieur : "Absolutely no admittance" préviennent plusieurs panneaux à l'entrée. À 6H45 du matin, les loges sont encore désertes. Seul signe de vie : la voix laser de Björk qui hurle It's Oh So Quiet, trahissant l'antre du réalisateur. Souriant, le regard clair mais l'air épuisé - cet homme, c'est sûr, ne dort jamais -, Luc Besson termine de prendre quelques notes. Au-dessus de son bureau, en juste place, la maquette de la nouvelle affiche de Léon, version longue, une photo tendre du couple Reno-Portman avec cette accroche : "Vous ne savez pas tout...".

Une version plus fidèle

« J'ai toujours tendance à préférer un peu court à un peu long, avoue Luc Besson, mais cette version est celle que j'avais envie de montrer. » Vingt-cinq minutes supplémentaires, soit une dizaine de séquences pour tisser, plus méticuleusement encore, les rapports affectifs entre les deux personnages. Léon initiant Mathilda au maniement d'armes à feu de toutes sortes puis d'explosifs ; Léon entraînant Mathilda à sa suite dans des opérations de nettoyage ; Léon et Mathilda main dans la main dans les règlements de comptes, yeux dans les yeux au restaurant, puis allongés côte à côte le temps d'une nuit chaste... Autant de scènes inédites, dont certaines étaient parmi les préférées du réalisateur, et que seul le public français a le privilège de découvrir dans un nouveau film, disons, cette fois un film de cœur.
« L'important dans un film, continue Luc Besson, c'est de rester fidèle à ce que tu veux. Ce qui compte à mes yeux, c'est donc l'honnêteté du metteur en scène. Il est rarement arrivé qu'on me demande de faire des changements mais il a parfois fallu que je dise : "Au revoir". Bien sûr, toute concession est mesurable. Dans la vie, si tu veux partir en vacances, qu'est-ce qu'il faut faire ? Travailler ! C'est une question de pragmatisme. Il faut seulement savoir quelles concessions il ne faut pas faire, c'est-à-dire les concessions trop bêtement commerciales. Pour la censure américaine, j'ai accepté de couper certaines scènes trop "sanguinaires". Mon but n'était pas de choquer les gens, seulement de montrer comment une petite fleur pouvait pousser sur le bitume dans un monde si noir. Après les screening tests, ce qui me gênait le plus, c'était l'idée que le public n'avait pas compris ce que je voulais lui dire. Etait-ce que, instinctivement, je m'adressais à un public européen plus évolué ou y avait-il un vrai problème de compréhension dans les sentiments des deux personnages ? Je n'ai pas pu organiser de test en France, et c'est dommage. J'ai dû enlever des scènes qui laissaient penser que Léon était malsain. La scène du dîner est pourtant un moment incroyablement tendre. Nathalie avait 11 ans quand elle l'a tournée. Sa mère ne voulait pas qu'elle boive du champagne mais elle a voulu boire une coupe en cachette. On a commencé à tourner la scène et, tout a coup, elle est partie, comme ça, dans un grand éclat de rire ! C'était comme du cristal. Ils ont décidé que c'était malsain... Quelle hypocrisie ! Notre société est déréglée par l'amour et la sexualité. La modernité la pervertit. Des filles à poil, cette sexualité surabondante pour vendre n'importe quel shampooing, ca ne dérange personne, mais cette scène, si ! Léon était fin, ils ont voulu voir un trait gras qui déborde, ils se sont laissés aller à leurs propres fantasmes, drapés qu'ils étaient dans leur puritanisme. Pourquoi un homme de 40 ans n'aimerait-il pas une fille de 12 ans ? C'est un enfant lui aussi. Il aime une enfant comme un enfant. Léon est pur. Il est comme un garçon de 14 ans, il n'a aucune envie sexuelle, il manque d'affection, c'est lui qui le dit. C'est justement cet écart d'âge qui m'attirait, cette confrontation entre leur innocence respective qui devenait d'autant plus explicite que leur différence se voyait. Personnellement, j'avais envie de revaloriser le mot "aimer". »

Retrouver l'innocence « Quand il est question d'amour, on dirait que les gens ont du mal... Un homme aime une petite fille et on imagine tout de suite des choses dégueulasses. Mais celui qui aime son chien, personne ne lui pose de questions. Ma mère a un chien et il faut voir comme elle l'aime. Evidemment, ça ne choque personne. Alors, qu'est-ce que les gens vont chercher à propos d'une enfant ? L'amour et la sexualité sont deux choses bien distinctes. On peut très bien faire l'un et l'autre. Un petit garçon ou une petite fille, c'est touchant. La séduction chez une jeune fille, c'est émouvant. C'est un jeu que Mathilda joue, il n'y a rien de pervers là-dedans. C'est maladroit. Et rare... fugitif. Pour moi, une femme de 35 ans qui a pleinement conscience de sa séduction et qui en use, qui se sert de son corps selon une stratégie bien établie, qui s'habille avec tel ou tel vêtement parce qu'elle sait qu'il la met en valeur... c'est fini... C'est beaucoup moins... Ça m'ennuie quoi... Je trouve ça triste. Ca manque de fraîcheur. C'est pas frais, voilà ! J'aime l'innocence. »



« Du coup, lors de sa sortie, j'ai souffert que le film ait été mal compris. D'autant que Léon a été largement attaqué à cause de la violence qu'il mettait en scène alors que la version que j'avais tournée était plus douce, marquée de beaucoup plus d'amour et de tendresse. Elle est un peu longue mais, en même temps, c'est celle que j'ai tournée. C'est en cela que je dis que c'est celle que j'avais envie de montrer. Elle sera pour les amoureux, les cinéphiles. Elle est destinée aux spectateurs spécialistes. Il faut la recevoir comme un clin d'œil ou un cadeau. »
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:43    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Commentaire de Luc Besson sur "Léon" tiré du Studio Hors Série du 12/99

Studio Hors Série, décembre 1999


Léon
Vu par Luc Besson


Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat



"Léon", c'est trois choses avant tout. Gary (Oldman), Natalie (Portman) et Jean (Reno)... Gary, parce que c'était la première fois que j'avais une formule 1 dans les mains et que j'ai vu la différence ! Vous n'avez qu'à appuyer sur le bouton, et pfuitt ! Il est parti... Ca change tout. Vous n'avez plus besoin d'y aller par quatre chemins, vous vous asseyez et vous dites : "Je veux un rouge avec une nuance de mauve", et vous l'avez ! Du coup, vous n'arrêtez pas de demander des choses nouvelles, tellement vous avez envie de voir jusqu'où il peut aller. Si bien qu'au bout de vingt-cinq prises, il vous dit, un peu fatigué : "Mais tu es sûr que tu n'as pas ce que tu veux ?" Et vous lui répondez : "Si, ça fait longtemps, mais c'était tellement beau à regarder !" (rires)

Natalie, ce qui me vient tout de suite à l'esprit, c'est d'abord son talent. Parce qu'elle est vraiment douée, naturellement, sans qu'elle en ait conscience, en tout cas à l'époque. Et ensuite, la peur qu'elle me faisait. A 12 ans, la concentration, ça dure vingt minutes ; après, il faut jouer au ballon, au Scrabble, ou la prendre sur ses épaules pour faire les idiots ! Le premier ou le deuxième jour, j'ai vu, après un petit truc qui l'avait contrariée, qu'elle était dans son coin à bouder, et j'ai réalisé qu'elle pouvait à tout moment décider de ne plus jouer et que, face à une enfant de 12 ans qui décide ça, on ne pouvait plus rien faire ! J'ai eu cette peur au ventre pendant tout le tournage... Alors qu'avant le premier jour, je n'y avais pas pensé une seule seconde. C'est cette inconscience qui me caractérise. J'étais tellement content que Natalie accepte de faire le film que je m'étais dit "Allons-y" sans penser à rien d'autre !



Et puis, il y a Jean... On se connaît depuis si longtemps... Il avait tourné au tout début avec moi (dans "Le Dernier Combat"), mais c'était la première fois que je lui donnais un vrai grand rôle. Ce qui me touche, c'est la gentillesse avec laquelle il a attendu. Il a toujours été là et il n'a jamais rien demandé. Il n'a jamais navigué pour ça. Je crois qu'il se disait, philosophe : "Si ça doit arriver, ça arrivera... Et puis ce n'est pas mon problème, c'est celui de Luc." Je me souviens très bien du jour où je lui ai donné le script de "Léon". Je l'avais invité à dîner à la maison. On a passé le repas à parler de tout et de rien. Au dessert, je lui ai apporté le scénario dans un paquet-cadeau, avec un petit ruban. La tête qu'il a faite quand il a compris ce que c'était ! "Depuis le début du repas, tu sais que tu vas me donner ça et tu ne m'en parles pas !" On s'est quittés vers 11 heures du soir. A 2 heures du matin, il m'a appelé en pleurs pour me remercier. C'était vachement mignon. Mais ça, c'est plus des histoires d'amitié que des histoires de cinéma...
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:44    Sujet du message: Léon Répondre en citant

L'histoire de Léon
Editions Intervista



Entrevue avec Natalie Portman



Alors avant :

Comment s'est passée ta première audition ?

J'ai été convoquée par le directeur de casting, mais il m'a dit : "Tu es trop jeune pour le rôle. Tu ne pourras pas l'avoir". J'ai dit O.K, je suis partie et n'y ai plus pensé. On m'a rappelée environ deux semaines plus tard et j'ai revu le directeur de casting. Il m'a filmée, puis on m'a à nouveau rappelée pour rencontrer Luc.

Tu connaissais Luc auparavant ?

Non. Je n'en avais jamais entendu parler. Je ne savais pas qui il était. J'ai rencontré Luc et il semblait très sympa. Il me filmait, ce qui est inhabituel, parce que d'habitude, ce n'est pas le metteur en scène qui filme les essais, mais lui était derrière la caméra. Je faisais une lecture et Luc me dirigeait. Il était vraiment super et j'aimais beaucoup ça. J'ai pensé que je n'avais pas fait une bonne audition...

Quelle scène as-tu jouée ?

La scène après que les parents se soient fait tuer, où elle parle avec Léon. Quand j'ai su que j'avais décroché le rôle, je sautais partout dans la maison, puis mes parents ont lu le scénario et il y avait des trucs qui les chiffonnaient. J'ai adoré le scénario mais moi aussi, j'ai eu des problèmes avec le script. Alors, nous en avons discuté avec Luc et il l'a transformé.

Quelles sont les séquences du film qui te dérangeaient ?

La séquence du film où elle fume, parce que je déteste fumer. Je n'ai pas aimé les scènes suggestives, ni la partie où il y a une scène à moitié nue.

Est-ce que tu savais à ce moment-là que Jean Reno serait Léon ?

Personne ne me l'avait dit. Ils avaient plus ou moins quelqu'un pour le rôle de Léon, mais je ne savais pas que c'était Jean. Et s'ils me l'avaient dit, cela n'aurait rien signifié pour moi, parce que je ne savais pas qui c'était.

Ca te plaisait de tourner en France ?

J'avais déjà été en France, mais quand j'étais petite. C'est surtout très excitant de tourner un film, parce que je ne l'avais jamais fait avant. Et j'étais surtout hyper heureuse d'avoir obtenu le rôle.

En as-tu parlé à tes amis ?

J'en ai parlé à mes meilleurs amis. J'ai dû leur dire, parce que j'étais obligée de quitter l'école. J'allais dans une école privée ; comme elle est toute petite, tout le monde était au courant. Tu avais peur ?

Non, je ne sais pas... Il n'y avait rien qui puisse me faire peur. Luc était gentil. J'ai rencontré Jean avant de commencer à tourner. Il était vraiment sympa et tous les gens que j'ai rencontrés sur le film étaient très gentils. Donc, je n'avais pas peur du tout.




Et pendant ?

C'était vraiment amusant. J'adore tourner, mais il faut être du genre à beaucoup aimer tourner, car cela peut être très long entre chaque prise. On peut attendre par exemple trois heures avant de commencer à tourner. Alors j'apportais toujours quelque chose à faire, comme un scrabble, par exemple, ou des réussites. Tous les jours, je jouais au scrabble. C'est bien, ce jeu : ça prend beaucoup de temps, ça fait réfléchir et ça fortifie aussi votre mémoire. C'est amusant de tourner un film. Surtout quand on peut faire des choses drôles, comme se jeter de l'eau. Ca, c'était très drôle, parce que nous avons simplement improvisé. J'ai vu le grand baquet d'eau, je l'ai lancé sur Jean. Jean ne s'y attendait pas. Alors, il m'a mise dans le débarras. Je ne savais pas ce qui se passait et j'ai juste mis mon pied en travers de la porte en criant ! C'était très drôle ; vraiment très amusant. Surtout quand les gens sont aussi gentils.

Comment s'est passé le tournage à New York ?

Ca a été O.K. Mais ma famille vit à New York, on y est souvent... Le tournage était amusant, mais pas d'être à New York spécialement.

Comment t'es-tu sentie en utilisant une arme, un pistolet ?

J'avais vraiment peur, parce que c'était juste après le film de Brandon Lee (Brandon Lee a été tué sur le tournage de "The Crow" , par une arme de cinéma). Les gens de l'Office de contrôle des armes se sont assis avec moi pendant environ une heure et m'ont expliqué comment utiliser un pistolet. Ils m'ont montré que c'était un faux pistolet et que, même si on met une vraie balle à l'intérieur, elle ne pourra pas sortir, car le canon n'est pas assez grand pour que quelque chose en sorte. Donc, ils m'ont montré et ils ont dit : "Regarde, même si tu tires avec ça, tu vois, rien ne pourra jamais sortir." Pourtant, une fois, je tirais par la fenêtre... le coup est parti ! Des éclats de fausses balles sont sortis sur le côté et deux ou trois d'entre eux ont rebondi sur le mur et ont égratigné mon visage... J'ai eu un petit truc sur ma figure. C'était très effrayant, mais je devais continuer, parce que je ne pouvais pas arrêter en plein milieu de scène ! Et puis, les pistolets, c'est vraiment lourd et fatiguant !

Tu comprends le français ?

La plupart des Français parlent anglais, donc je peux communiquer avec eux. Vous savez, je trouve qu'en français et en anglais, beaucoup de mots se ressemblent. C'est pourquoi ce n'était pas si difficile que ça de communiquer avec les gens.

Tu préparais tes scènes d'avance ?

Oui. On nous disait, la veille, ce que nous allions tourner et j'apprenais mon rôle, un peu comme à la maison, mes leçons. Et Jean ?

Jean est vraiment sympa et il est très drôle. Le seul problème, c'est qu'il fume et qu'il devrait arrêter. Nous avons conclu un marché : il va s'arrêter ! Il me l'a promis. Le problème, c'est que tout le monde fumait autour de moi. Un jour, j'ai pris la cigarette d'un mec et je l'ai brisée. Il était furieux !

Pendant le tournage, as-tu eu envie de retourner chez toi, de t'arrêter de travailler ?

Seulement à la fin, parce que l'école démarrait à la fin du film et que je voulais être avec tout le monde pour le jour de la rentrée. Mais c'était impossible, le film n'était pas terminé. Alors, j'étais un peu contrariée. Pas parce que je n'aimais pas tourner, mais seulement parce que je voulais retourner à l'école. Je n'avais pas été avec des enfants depuis longtemps et c'était un vrai problème, car lorsqu'on tourne dans un film, si on est un gosse, on aimerait mieux qu'il y en ait d'autres ! Et il n'y en avait pas d'autres... C'était vraiment pas marrant.




Et puis après ?

Je suis retournée à l'école. Ceux qui savaient que j'avais tourné dans le film étaient vraiment jaloux. Alors, j'ai essayé de ne pas le raconter à trop de gens. Certains étaient au courant, parce qu'il était évident que si j'avais manqué l'école, c'était pour faire le film. Ils étaient jaloux, simplement parce que j'avais joué dans un film. Il valait mieux ne pas s'en vanter, sinon, les gens sont furieux contre vous. Donc, les gens n'étaient pas tellement gentils... C'était dur.

Combien de temps s'est écoulé entre le dernier jour de tournage et la première fois que tu as vu le film ?

Plus d'un an. Cela a pris environ un an et un mois. J'étais impatiente de le voir, mais je devais me concentrer à l'école, on ne peut pas tout faire.

Es-tu restée en contact avec certaines personnes de l'équipe du film ?

On a vu Luc plusieurs fois, à Los Angeles.

Quelle a été ta première impression quand tu as vu le film ?

J'ai vraiment aimé... Mais... Mais c'est une chose bizarre de rester concentrée sur moi-même, c'est comme si tu ne voyais pas le film, mais toi-même, et c'est vraiment bizarre.

Et la première, à Paris ?

J'avais peur, parce que c'était la première fois que j'allais m'asseoir avec des gens que je ne connaissais pas, pour voir le film. J'étais très nerveuse et à la fin, j'ai fait un somme : je me suis endormie pendant la séance... Ce n'était pas ma faute. J'étais fatiguée par le décalage horaire ! Les applaudissements m'ont réveillée... Ca fait vraiment bizarre de voir les gens applaudir à la fin du film. Je suis très heureuse que les gens l'aiment, parce que c'est là tout le but du film : que les gens aiment le voir.

As-tu aimé imiter Marylin Monroe, Madonna, Charlie Chaplin, etc... ?

Oui, c'est amusant d'improviser, mais il faut réfléchir avant de le "sortir". J'ai fait des prises qui étaient vraiment stupides. Une fois travaillé, c'était vraiment mignon.

Comment vois-tu le futur ? Le film est sorti en France. Le mois prochain, ce sera les Etats-Unis.

J'espère que ça marchera aux Etats-Unis, parce que je pense que les gens devraient voir ce film. Mais je ne sais pas si les Américains seront attirés par ce genre-là. Ils devraient, car d'habitude, ils aiment les films d'action. C'est un film d'action avec une histoire sentimentale également. Donc, je pense que cela peut attirer du monde. J'espère qu'ils vont aimer, sinon ce n'est pas agréable. Tu te sens mal, après avoir travaillé si dur ! Comme Luc me l'a dit, il y a quelques jours : "Si tu travailles pendant deux ans sur quelque chose et que les gens n'aiment pas, tu te sens vraiment mal." Mais je pense que si ça ne marche pas aux USA, ce n'est pas trop grave, parce qu'au moins, ça marche bien en France. Les Français qui sont allés voir le film ont aimé, alors...

Depuis, tu as tourné dans un autre film ?

Oui, grâce à quelqu'un qu'on connaît. Sa fille est étudiante et elle a fait un film. C'est vraiment un bon scénario. Il s'agit d'une fille et sa mère. La mère a un cancer du sein et ça parle de leur relation. C'est juste un petit film d'étudiante.

As-tu apprécié de jouer à nouveau ?

Je m'attendais à ce que ce soit encore un truc super, mais les gens n'étaient pas des professionnels, ils étaient tous étudiants. Alors, il y avait des gens qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Par exemple, l'autre acteur et moi avions beaucoup plus d'expérience. Il n'y avait pas d'endroit confortable pour s'asseoir quand on ne tournait pas, mais tout le monde était très gentil. C'était une expérience agréable. Parfois, on doit s'assurer qu'on va travailler avec des gens sympas, sinon cela peut très mal tourner.

Tu prends des cours de théâtre, pendant l'année ?

Non, jamais. Je pense que la meilleure expérience est de jouer dans un théâtre de province. Tu travailles davantage dans un camp de vacances ou dans une pièce à l'école. Tu obtiens des rôles que tu n'auras jamais ailleurs. Tu peux avoir le rôle d'une femme de trente ans. C'est vraiment super. As-tu le sentiment d'avoir appris beaucoup avec Luc ? Que tu as appris une technique ?

Ouais... Mais je pense qu'on ne peut pas avoir une technique pour jouer. C'est comme avoir une technique pour la vie. C'est bizarre. Je ne pense pas qu'on puisse apprendre à jouer.

Est-ce qu'il y a quelque chose que tu n'aimes pas dans le film ?

Non... Non, tout est bien.

Est-ce que c'était ce à quoi tu t'attendais ?

Je ne savais pas à quoi m'attendre, alors... Parce que je n'avais jamais tourné avant.



Comment imagines-tu la première à Los Angeles ?

Je suis très impatiente, parce qu'il va y avoir beaucoup de stars. Je vais apporter mon appareil photo et prendre plein de polaroïds de tout le monde : "Voulez-vous une photo avec moi, voulez-vous signer ma photo... !" Et j'aurai certainement une nouvelle robe...

As-tu le sentiment que cela change quelque chose dans ta vie ?

Je pense que j'ai rencontré des gens vraiment super et que j'ai fait une grande expérience. Et c'est super d'avoir pu aller jusqu'au bout. Qui sait ? Peut-être qu'à l'avenir, je n'aurai qu'une courte carrière...

As-tu l'impression de commencer une nouvelle vie ?

Je veux que ma vie reste la même. C'était juste comme d'apprendre à jouer d'un nouvel instrument. C'était simplement comme faire quelque chose de nouveau. Je ne veux pas changer toute ma vie maintenant.

Que veux-tu faire comme métier plus tard ? Comédienne ?

Je sais pas... Je veux être vétérinaire ou... tueuse en série !
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:47    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Entrevue avec Nicolas Seydoux (PDG de la Gaumont) tirée de "L'histoire de Léon"

Avant

Je ne me prends pas pour un producteur. Je me sens plutôt dans la situation "d'un directeur de clinique", qui accueille de jeunes parents qui s'apprêtent à mettre au monde un enfant ; le producteur en est le père et le réalisateur la mère : à chacun son métier, le producteur de "Léon", c'est Patrice Ledoux. Pour décider d'un investissement aussi important que celui qu'implique un film, tous les feux doivent être au vert, surtout le dernier et il est clair que j'ai la possibilité de le laisser au rouge.

Les conditions dans lesquelles la décision de produire "Léon" a été prise sont très différentes de celles du "Grand Bleu". A l'époque, le passé de Luc était beaucoup plus "léger", il n'avait réalisé que "Le Dernier Combat" et "Subway". L'histoire d'un amour plus fort pour la mer et les dauphins que pour une femme et son enfant apparaissait incroyable et le budget était très important. Nous étions peu à y croire. Essentiellement Patrice Ledoux et moi, cela suffisait. Pour "Léon", la décision était plus facile. Bien qu'il n'ait que quelque trente ans, Luc a déjà une filmographie significative qui n'est jalonnée que de succès, dans des genres aussi différents que ceux de "Subway", du "Grand Bleu" ou de "Nikita".



De mémoire, je n'ai fait aucune réflexion particulière sur le scénario de "Léon", à la différence de ceux du "Grand Bleu" ou de "Nikita", où nous avions eu de longues discussions, notamment sur leur fin respectives.

Enfin, le personnage de Léon nous était connu, puisque c'était le nettoyeur de "Nikita". A la lecture du scénario, il était donc assez facile d'imaginer le film, pour qui connaissait Luc et ses interprètes.

Au fond, il n'y avait qu'une seule question essentielle : comment trouver, pour tenir le rôle de Mathilde, une jeune comédienne par définition "inconnue", puisqu'à douze ans, on n'a pas de passé professionnel derrière soi. Il fallait faire confiance. Luc a un œil exceptionnel pour choisir les interprètes de ses films. On ne trouve aucune erreur de casting sur l'ensemble de ses film et combien de comédiens inconnus nous a-t-il fait découvrir ou redécouvrir ! Luc a le talent de découvrir LE personnage du rôle. Si Jean Reno est aujourd'hui celui qu'il est, c'est sûrement grâce à Luc ; si Anne Parillaud a obtenu le César de la meilleure actrice pour de "Nikita" c'est, indépendamment de son talent propre, parce que Luc Besson a tiré d'elle ce que personne n'avait jamais su et pu faire. Le film posait aussi la question des relations entre Léon et Mathilde. Comment Luc allait-il filmer ces rapports si particuliers entre un tueur d'une quarantaine d'années voué à la solitude et une jeune adolescente paumée ? Le risque était grand de tomber dans la mièvrerie - peu vraisemblable avec Luc - ou le scabreux.



Là encore, "Le Grand Bleu" et "Nikita" parlaient pour l'extraordinaire capacité de Luc à créer et filmer de façon très subtile des situations extrêmement complexes. Il fallait faire confiance à Luc, croire une nouvelle fois en son feeling. Je pense que nous lui manifestons ce sentiment depuis longtemps et je crois que c'est réciproque. Les rapports entre le réalisateur qui fait le film et Gaumont qui le produit sont nécessairement des rapports de confiance. Avant, on ne peut avoir aucune certitude, que des doutes. Et ces doutes, il faut les exprimer, essayer de se convaincre réciproquement.

Si pour "Le Grand Bleu", le pari concernant la production était difficile, pour "Léon", "ça allait de soi". C'est le film pour lequel la décision de le produire a été la plus facile ! Après, il faut que chacun fasse son métier...

Pendant

Ce n'est pas le moment où nous nous sommes le plus vus, pour la bonne raison que non seulement Luc a tourné le film aux Etats-Unis, mais l'a aussi monté aux Etats-Unis. Il a eu une vie particulièrement active à cette époque. Un jour, il m'a demandé par téléphone : - Combien un homme normal dort-il par nuit ?

- Huit heures, je crois.

- Eh bien, c'est ce que j'ai dormi cette semaine !



Ensuite, le délai dont disposait Luc pour le montage et la pression qui accompagne la sortie d'un film ont fait qu'il était très peu disponible. Je n'ai pas voulu l'encombrer de ma présence à ce moment-là. J'ai un regret toutefois : ne pas avoir eu la possibilité d'aller à New York pendant le tournage de la scène en hélicoptère sur la 42ème Rue, auquel Luc m'avait convié.

C'est une émotion forte que je regrette. J'ai eu la chance de pouvoir assister plusieurs fois au tournage de scènes fortes sur des films de Luc, notamment dans des endroits au bout du monde ; les échanges sont toujours plus intéressants quand vous êtes loin de vos contraintes quotidiennes, même si c'est le moment où le réalisateur est le moins disponible, car lorsqu'il tourne, il est responsable d'une équipe et ne peut guère se laisser aller à exposer ses états d'âme ; il est là pour faire avancer le film. Les états d'âme, c'est pour avant et après le tournage, pas pendant.

En janvier, Luc nous avait fait le plaisir de présenter aux salariés de Gaumont un montage de six minutes. La partie "action" apparaissait très bien, mais pas le climat sentimental. L'émotion ne peut se développer que sur la durée. Ce n'est pas en voyant simplement un visage, même tendre, que vous pouvez en prendre totalement conscience.

Enfin, il y a eu la préparation de la sortie. J'ai vu l'affiche de "Léon" une fois terminée. La seule affiche où il y a vraiment eu discussion entre Luc et moi a été celle du "Grand Bleu". Pour "Nikita", j'ai été très surpris par l'affiche ; il m'a fallu quelques temps pour m'y habituer et trouver que c'était un bon choix. Pour "Léon", j'ai immédiatement trouvé l'affiche excellente.

En vérité, je suis très peu intervenu sur "Léon".


Après En général, un an s'écoule entre la lecture du scénario et la première projection. Ne me prenant pas pour un producteur, je n'assiste pas aux rushes ; et lorsque je vois le film pour la première fois, il y a eu une formidable attente ; sera-t-elle comblée ou déçue ? Pour "Léon", l'attente a été comblée.



Luc Besson est quelqu'un qui apporte a chacun de ses films un PLUS. Il a une maîtrise supérieure, film après film, ce qui est très rare. Je trouve la réalisation de "Léon" totalement achevée, notamment dans les rapports entre Natalie Portman et Jean Reno. Luc a su admirablement développer cette ambiance à la fois de confiance, de tendresse et de sentimentalité. Patrice Ledoux m'avait prévenu avant la projection qu'il s'agissait d'un grand film sentimental ; en fait, c'est une grande histoire d'amour. Tout le monde ne l'a pas perçu de cette façon, certains en ont une approche trop limitée au premier degré.

La grande difficulté, pour les films d'action, c'est d'arriver à ce que la violence n'en soit qu'un prétexte et surtout pas le fondement même du scénario. A la lecture des différentes critiques américaines, les plus intelligentes soulignent à quel point ce film est français, justement parce que la violence est l'ambiance du film et non pas son fondement, qui est celui de deux êtres désaxés, prêts à tout, paumés dans New York, et qui vont découvrir que les sentiments existent aussi.

Et puis Léon, c'est Jean Reno.
Jean est pour moi le Lino Ventura moderne, celui qui, sûr de lui, inspire confiance aux autres. Les comédiens sont les interprètes de nos fantasmes et Jean a aujourd'hui dans le cinéma une place tout à fait exceptionnelle ; autour de lui se forge une sorte de mythe, entre le héros du "Grand Bleu" et celui des "Visiteurs". Sur le plan économique, après cette première projection, j'étais très confiant. Mais j'ai quand même été surpris (très agréablement) par le démarrage exceptionnel de la France. Je crois que Luc Besson fait partie des très rares réalisateurs qui sont eux-mêmes des vedettes ; le public qui aime ses films attend beaucoup de lui et il le lui rend bien. Par ailleurs, il a prouvé qu'il avait une véritable audience internationale, notamment aux Etats-Unis, ce qui est excellent pour le cinéma français... et pour Luc.



Il faut toujours se méfier de vouloir ranger les artistes dans des catégories préétablies et en ce qui concerne Luc, je crois qu'il n'appartient à aucune école particulière. En revanche, il a compris une chose, que le cinéma consiste non pas à se faire plaisir, mais à transmettre des émotions aux autres. Il le fait d'autant mieux qu'il raconte des histoires fortes et originales, qu'il n'a pas nécessairement vécues, mais qu'il porte en lui depuis longtemps. C'est le cas de tous ses films et je crois que ce le sera encore pour "Le Cinquième Elément", dont il me parle depuis que je le connais et sur le scénario duquel il travaille depuis de très nombreuses années. Une histoire forte, pensée et repensée avec la volonté démesurée de faire partager au plus grand nombre la puissance des sentiments que vous inspire votre imagination.
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:49    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Entrevue avec Patrick Camboulive (photographe de plateau et ami de Jean Reno) tirée de "L'histoire de Léon"

Avant

C'est par passion avant tout que j'ai choisi ce métier. Une passion où cinéma et photo se confondent. Pour cette diversité de film en film, pour ces nouvelles rencontres, ce nouveau pari sur chaque film, car rien n'est jamais acquis d'avance.

Pour être photographe de plateau, il est indispensable d'avoir de très bonnes bases théoriques et pratiques, d'être techniquement très à l'aise et d'avoir développé un goût ou une curiosité artistique, par des recherches personnelles. Etre déjà "entré" en photographie avec passion. La pratique de la photographie professionnelle est très difficile. L'investissement en temps et en argent peut être très important. Ce n'est pas non plus une thérapie ni un moyen rapide de faire fortune.

Vous êtes donc passionné, vous avez déjà une bonne pratique et un matériel que vous connaissez bien. Ceci n'est pas suffisant pour votre confort sur un plateau de tournage. Il vous faut aussi connaître et apprécier la technique cinématographique. Comprendre ce que veut faire le réalisateur, respecter le scénario, l'image du film dans sa lumière, ses cadres, etc... Savoir travailler en équipe, être perspicace, courtois. Aimer bien sûr les comédiens (l'inverse serait difficile !). Il faut aussi s'adapter aux changements de rythme de travail et aux horaires particuliers. Chaque film est une nouvelle aventure... Si les questions techniques et artistiques ont une place prépondérante, les rapports humains et l'organisation personnelles du photographe ne sont pas à négliger. J'inclus ces différents éléments dans l'idée d'une formation spécifique, qui ne doit pas être uniquement technique. De façon un peu simpliste, il faut aimer la photo mais aussi beaucoup le cinéma !



Le poste et le travail de photographe de plateau sur un tournage sont tout à fait particuliers. Ce technicien est un élément rapporté qui peut être dissocié du reste de l'équipe. Il affecte un travail assez hybride. La technique et le moyen d'expression qu'il utilise sont mis au service d'une autre technique et d'un autre moyen d'expression. La photographie sert le cinéma, le cinéma se sert de la photographie. A juste titre. Le photographe doit s'adapter, composer, anticiper, parfois se restreindre ou s'imposer, dans une succession de situations (les plans tournés) qui n'ont pas été conçues spécialement pour lui, mais pour la caméra.

L'acte de photographier sur un plateau est presque un éternel compromis, qu'il faut accepter, nonobstant les problèmes de lumière, de mouvements de comédiens, d'emplacements ; on peut refaire parfois certaines actions pour la photo, ceci doit être concis et peu répétitif. Par le passé, les photographes disposaient de plus de temps. Malgré cela, nous devons quand même trouver notre créneau et notre place afin d'obtenir le maximum de photos intéressantes pour le film, tout en restant discrets, sans prendre trop de temps sur le déroulement du tournage. "La photo fait partie du plan", dit-on ; cela peut parfois vous être refusé. Dans ces limites, nous devons donc nous imposer et essayer de faire preuve d'originalité, sinon de talent. A nous de faire techniquement au mieux et de retransmettre dans nos images l'émotion de la situation, par le choix judicieux d'instants uniques et fugitifs. La formation dispensée dans les écoles de cinéma doit être complétée par des stages qui me semblent indispensables ; malheureusement, ils se font rares. Toutefois, les courts métrages peuvent être d'excellents terrains d'exercice et d'apprentissage. Je crois aussi qu'il y a peu de cours de photo et rien sur la photo de plateau.



De mon service militaire, je ne garde qu'un seul bon souvenir : la rencontre d'un homme, celle de Jean Reno ! Depuis, cette personne est restée un véritable ami. Jean a toujours voulu être acteur. Ses débuts ont été vraiment difficiles et pendant qu'il courait les castings de maison de production en maison de production, je tenais avec lui un magasin de photo. Jean venait de décrocher un rôle de tueur dans le premier long métrage de Luc Besson : "Le Dernier Combat". C'est lui qui m'a présenté au très jeune cinéaste qu'il était à l'époque.

Je suis d'abord venu en dépannage sur le tournage et puis je suis resté. J'ai débuté ce métier dans les gravats, les ruines et la poussière. Ce tournage n'a été qu'une accumulation de difficultés à braver. Au début, j'étais plutôt mal à l'aise. Je comprenais mal le langage des techniciens, tout comme leur façon de travailler : qui faisait quoi ? Pourquoi était-ce si long ? Je voyais cinq personnes affairées et quinze qui discutaient ou attendaient. Je ne savais surtout pas où me mettre. Et puis, j'ai très vite été impressionné par la personnalité de Luc Besson, ses idées originales, sa rigueur dans le travail, ses cadres (à croire qu'il avait une caméra dans la tête !) et surtout sa direction d'acteurs. Ce tournage était une permanente stimulation d'équipe, une découverte quotidienne de mon métier. J'étais passionné !
J'ai appris très vite. Après, j'ai enchaîné tournage sur tournage. L'aventure de Léon a démarré pour moi à trois cents à l'heure ! Bernard Grenet, le directeur de production, m'a téléphoné une semaine après le début du tournage :
"Bon, Cambou, il y a urgence : il faut que tu rejoignes aujourd'hui même le tournage de "Léon" à New York. Luc a un problème avec le photographe de plateau américain..." Je n'ai jamais su lequel. Peu importe, j'étais ravi !



J'ai lu le scénario dans l'avion. C'est une histoire que j'ai trouvée au premier abord très violente. Mais le fond de l'histoire, le noyau, c'est quand même une étonnante histoire d'amour. Après, je fais une deuxième lecture, plus technique. Il faut assimiler un scénario, digérer tout ça... L'erreur à ne pas commettre : se mettre à la place du réalisateur. Imaginer pour lui : "Il va faire comme ça, dans cet axe-là." Ne jamais anticiper, je me méfie de mes interprétations personnelles. J'essaie de prendre un peu de recul et de ne pas me faire "mon" film.

Après six heures de vol, mon dépouillement était terminé. J savais déjà quelles étaient les séquences très importantes, les moments forts, les pièges à éviter. J'ai franchi les portes automatiques de l'aéroport avec un objectif précis : être dedans ! Chercher à rester dans l'histoire, à coller à l'atmosphère du scénario, à la façon de travailler de Luc, ne pas sortir du film. C'est toujours mon angoisse et mon obsession. Et puis, d'un film à l'autre, Luc change, mais toujours dans la même direction : la barre est à chaque fois plus haute que la fois précédente ! Je suis arrivé à New York un peu speed.


Pendant

Avec Luc, quand on parle d'exigence, elle est à tous les niveaux, à chaque étape. Avec la même intensité, jusqu'au jour de la sortie du film et même après, pour vérifier la qualité de la projection dans certaines salles !

Mon impératif sur "Léon" était de parfaire mon travail, de réduire le nombre de photos ratées. Pour moi, c'est important. Affiner mon travail techniquement, faire attention à ne pas tomber dans un train-train. Rester sur le qui-vive. Mais avec ce metteur en scène, on ne risque pas de tomber dans la routine !

Premier jour de tournage (pour moi). J'ai toujours le même problème : je démarre plutôt lentement... A New York, Luc avait déjà insufflé à toute son équipe un rythme bien soutenu, speed à souhait depuis une semaine. Moi qui ai besoin de prendre mes points de repères, mes marques, comprendre ce qu'on fait, où on est, sentir le feeling des uns et des autres, là je me suis senti immédiatement happé par un tourbillon d'énergie et d'efficacité ! Un peu comme dans une ruche ! Je me souviens du "Grand Bleu". Au début, je n'étais pas dedans et j'ai mis du temps à rentrer dans le film. Luc m'a dit : "Là, Cambou, tu nous fais des photos de vacances !" Il avait raison, je cernais mal l'action. Sur "Léon", j'ai commencé mon travail par une scène dans un couloir, il y avait des coups de feu partout, des hurlements, des marres de sang, pas de place, une chaleur écrasante. Premiers résultats : j'étais trop loin de l'action.



Et puis, il y avait la relation avec l'équipe américaine. Ce n'était pas évident, dans la mesure où eux ne connaissaient pas très bien nos méthodes de travail ni nous, les leurs. Etions-nous des gens compétents ? A la hauteur ? Efficaces ? Et puis rapidement, cette coopération a évolué en notre faveur, car nous avons apporté toute notre énergie. Peut-être parce que nous avion déjà l'expérience du rythme de travail de Luc. Sans avoir leur structure énorme, cette machine assez lourde à mettre en route et à déplacer, on avait, nous, ce côté efficace et disponible d'une équipe de tournage qui se connaît.
Bref, plus rapidement que d'habitude, je me suis mis au diapason et c'était parti pour quatre mois.

Sans être obligatoirement dans l'axe de la caméra, j'essaie de rester dans un cadre qui colle au mieux à l'action. Luc voit tout et décide en dernier ressort de ce qui lui paraît trop éloigné, trop différent de sa vision, alors il intervient. Sur le plateau, il me laisse une liberté quasi totale. Mais parfois, il me suggère un angle de prise de vue plutôt qu'un autre. Et si, par manque de temps ou de place, je ne peux intervenir... il fait lui-même la photo !
Pas de briefing. A moi de sentir l'instant à ne pas rater. Je suis très présent tout en étant discret. Sur le plateau, je suis là et je regarde, j'écoute. J'attache beaucoup d'importance aux répétitions, aux mises en place des comédiens, à la préparation de la lumière pour sentir l'évolution du plan et là, je vois déjà... Il faut que j'aie, avant, la photo dans la tête. Je ne quitte pas le plateau. Je garde une vue globale des choses pour affiner mon choix. A partir de là, je sais où me placer, avec quelle focale et à quel moment je vais appuyer sur le déclencheur. Et toujours garder à l'esprit le climat de l'histoire. Les rushes sont un bon point de repère et de vérification. La tournage de l'explosion finale a failli être pour moi une journée de cauchemar... Je savais que cette séquence allait être quelque chose de considérable. Dans la matinée, je prends les renseignements nécessaires de façon à ne pas gêner l'action, je repère les lieux, trouve les deux meilleurs axes pour un effet vraiment impressionnant, place les appareils sur pieds. Et j'attends, un peu tendu mais presque confiant, le signal de Luc. Au dernier moment, un figurant se met devant un de mes deux objectifs ! Horreur ! J'ai tellement hurlé que cet homme a eu, je pense, plus peur de mon cri de panique que de l'explosion... Et juste à temps, il s'est déplacé de quelques centimètres sur le côté !



Mais, beaucoup plus agréable, le tournage de "Léon" m'a aussi fait vivre des instants de grande émotion. Même après vingt-cinq longs métrages, je me suis fait piéger. La séparation de Mathilde et de Léon... Wouah ! Ce moment était déchirant, lourd, poignant. Je n'étais pas le seul à me sentir bizarre ; sur le plateau, on avait tous les yeux un peu humides... C'était phénoménal !

Sur un tournage, Luc voit tout ! Il voit où sont les gens. Il est partout à la fois ! Il lui arrive de me dire : "Tiens ! Cambou, tu n'as pas fait de photo sur cette prise ?". Ses recommandations sont rares, mais encore plus rarement injustifiées.

Luc Besson est quelqu'un d'assez réservé, qui, par prudence et pour laisser à chacun ses initiatives, ne livre jamais tous les paramètres. Il ne gaspille pas son temps et son énergie en explications, c'est un peu à chacun de sentir les choses et de les faire. Cette attitude lui laisse aussi plus de liberté, plus de souplesse pour agir : il ne se bloque pas dans un carcan qu'il aurait pré-installé. Il est exigeant, mais pas intransigeant. Sa grande maîtrise technique, sa faculté d'adaptation et surtout, cette phénoménale direction d'acteurs (sur laquelle on n'insistera jamais assez !), étonnent et motivent chaque membre du plateau.

Une fois par semaine, Luc regarde les planches de contacts et fait une première sélection. Je raye sur les planches contacts les attitudes pouvant paraître équivoques, je détruis les diapositives où il y a les yeux fermés, les grimaces des comédiens. Et s'il y a un risque de récupération, j'en fais des confettis et je verse du chlore ! Les négatifs rescapés, je les donne à la production le dernier jour de tournage. Les photos de "Léon" sont à ce jour mes préférées, pour l'intense émotion de certaines ou leur aspect étrange ; du fait aussi de quelques tentatives techniques difficiles, risquées et à priori insensées.




Après

Moi, le film, je l'accepte tout à fait tel qu'il est présenté. Je prends dans la totalité. Je vois avec un œil neuf. Je ne cherche pas à comparer avec l'image initiale du scénario. Je suis au spectacle. "Léon", je l'ai trouvé court. Et je n'ai pas vu le temps passer. Tout va très très vite. C'est un plaisir d'1 heure 50, mais il aurait pu être de 2 heures 30...

Plus tard, je suis retourné voir le film. J'ai découvert des plans : Luc demande parfois à l'équipe de quitter le plateau, afin de préserver une intimité nécessaire pour certains jeux d'acteurs. Seuls restent avec lui les indispensables techniciens. Mais voilà, parfois, je n'en fais pas partie et plusieurs fois Léon m'a laissé un regret : "Là, quand même, j'aurais pu être là, c'est vraiment superbe !" Et puis, d'autres plans ont été supprimés au montage : "Tiens, il n'y a pas ça"... C'est un peu comme attendre une bande d'amis et qu'il y en ait un qui n'arrive pas !

Mais, plus que tout, le jeu de Natalie Portman, de Jean Reno et de Gary Oldman me touche encore...
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:51    Sujet du message: Léon Répondre en citant

Article du magazine Studio sur la version longue de "Léon"

Studio n°118, janvier 1997



Le cœur gros de Léon



"N'y allez pas, ça dure trois heures !" Avec ce slogan crée pour "Le Grand Bleu", Luc Besson a relancé, en France, la mode des versions longues ou intégrales. Les Américains appellent ça la "Director's Cut", comme pour spécifier que le pauvre cinéaste a vu son rêve de film tourner au cauchemar. C'est, d'une certaines façon, ce qui est arrivé à Luc Besson avec "Léon", dont la version originelle sort maintenant en vidéo. Comme il le raconte dans le livre "L'histoire de Léon" (Editions Intervista), lors d'une projection test, le public américain rejette cette version. Les producteurs hollywoodiens du film expliquent alors au réalisateur que, tel quel, "Léon" (là-bas "The Professional") sortira comme un film français dans 100 salles au plus, alors que s'il fait des coupes, comme un film américain, il sera dans 1 000 salles au moins ! Pour "en avoir le cœur net", Luc Besson ôte une des scènes dépréciées. Le film plaît alors beaucoup plus aux spectateurs de Los Angeles. Comme il n'a pas le temps de tenter l'expérience dans une salle française, c'est ainsi que naît la version américaine et internationale de "Léon", sortie le 14 septembre 1994 en France. Deux ans après, en plein tournage du "Cinquième élément, Luc Besson" propose finalement aux spectateurs français de découvrir sur grand écran, l'intégrale de "Léon".

Dès les premières images, où la caméra frise la cime des arbres de Central Park, puis le bitume new-yorkais, comme elle l'a fait avec la Méditerranée du "Grand Bleu", on est plongés dans l'univers de Besson : cette ouverture, c'est sa signature. Comme dans la première version, Léon (admirable Jean Reno) fout la trouille de sa vie à un dealer, puis Stansfield le ripoux (hallucinant Gary Oldman) prend ses pilules, et Mathilda (incroyable Natalie Portman) perd toute sa famille. Et nous, les fans (eh oui Luc, il y en a même à "Studio"...), on épie le moindre plan pour chercher les fameuses 20 minutes de plus, argument de vente massue de la sortie vidéo.



A l'exception d'une scène au cinoche, où Léon admire Gene Kelly chantant de façon prémonitoire "Love has make me see things in a different way", rien avant une heure de film.

Et puis, le choc. Plus de quinze minutes inédites d'un coup, qui nous apparaissent maintenant comme étant le cœur du film. Besson y développe les sentiments entre Léon et Mathilda, dans des scènes d'une très grande force dramatique et émotionnelle. Maintenant qu'on sait pourquoi Léon est devenu un professionnel du meurtre, et quelles propositions Mathilda lui a faites, l'intensité de la fin est décuplée. Dans cette version, "Léon" apparaît comme le film le plus achevé, le plus mûr et, surtout, le mieux écrit de Luc Besson. En attendant "Le cinquième élément"...
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:54    Sujet du message: Léon Répondre en citant

LEON
D’après une idée originale de
Luc Besson

Scénario

Version n° 1
(tirée de L'histoire de Léon)


Le début est identique à celui du film et nous avons jugé inutile de le représenter une nouvelle fois ici. C'est à la séquence du premier entraînement de tir de Mathilde sur les toits de New York que l'action se différencie totalement du film. Cette première version est beaucoup plus violente, et les relations affectives entre Léon et Mathilde ne présentent plus aucune ambiguïté.


____________________________________





Léon et Mathilde arrivent sur le toit d'un immeuble face à Central Park. Ils se plaquent contre le mur et y restent. La lumière inonde le parc.

LEON (concentré)
D'abord, on regarde. Plus d'une minute. Parce qu'il y a des systèmes de détection qui ont des périodes d'une minute.
Donc, on attend et on regarde.
Les systèmes d'abord, le ciel pour les hélicos, les immeubles voisins.
Pendant les repérages, tu noteras la couleur du sol et essaie de t'habiller dans la même teinte. Jamais plus clair que le sol.

Mathilde écoute avec beaucoup d'attention.

LEON
OK. C'est bon. Maintenant, tu peux monter ton arme.

Il ouvre le violon et monte un fusil à lunette avec silencieux.

LEON
Le fusil à lunette, c'est la première chose qu'on apprend, parce qu'on est loin du client. Plus on a d'expérience, plus on se rapproche.

Il a fini de monter son arme. Il la donne à Mathilde. Elle va pour enlever le capuchon de la lunette.

LEON
Non. Toujours l'enlever au dernier moment à cause des éclats de lumière.
Tu te ferais repérer en deux secondes.

Ils s'approchent du bord de l'immeuble. Mathilde s'assoit et se met en position.

LEON
Mets-toi bien à l'aise. Il faut que tu te sentes bien confortable.

Mathilde se cale bien.

MATHILDE
Là, je suis bien.
LEON
Bon.

Il lui enlève le capuchon de la lunette.

LEON
Ca, c’est l’amplificateur de lumière pour les tirs de nuit. Là, tu affiches la distance du client... Combien, d’ici au banc dans le parc là-bas ?
MATHILDE
Euh... 500 mètres ?
LEON
130, 140...
MATHILDE
Comment on fait pour savoir ?
LEON
Regarde. Quand tu vois bien les doigts, c’est 50 mètres.
Quand tu vois que la main, 80 mètres environ. Quand tu vois le bras qui se détache du corps, c’est 120, 130.
Quand tu ne vois plus qu’une forme, tu ne tires pas.
Pas assez sûr. T’as une chance sur cinq de le rater.
Or, un contrat c’est mettre toutes les chances de ton côté. 5 sur 5.
On ne rate pas un client. Jamais... Si l’affaire est délicate ou le risque trop grand : tu doubles. C’est à dire, tu t’assures par un autre moyen.
MATHILDE
Quoi, par exemple ?
LEON
Ben, si le gars est loin de moi, en voiture, et que je sais que la météo va être mauvaise, pluie par exemple, je pense que je plastiquerai la voiture avec un déclenchement d’ici. Je tire d’abord, si je le rate, je plastique.
MATHILDE
Et si tu n’as pas pu approcher la voiture ou s’il a changé de voiture ?

Léon réfléchit.

LEON
Lance-roquette
MATHILDE
Ah bon ? (elle regarde la rue et imagine)
Mais tu peux rater la bagnole ?

Léon sort une petite boîte du violon.

LEON (montrant une balle spéciale)
C’est une balle codée... tu la mets dans le fusil, tu la colles sur la voiture, n’importe où. Après, tu prends ton lance-roquette, et la roquette elle y va toute seule.
MATHILDE
Ouah, c’est génial !
LEON
Oui...
Allez, vas-y, entraîne-toi un peu.

Mathilde se met en position.

MATHILDE
Je vise qui ?
LEON
Qui tu veux ?

Léon a sorti une paire de jumelles. Mathilde cherche une victime à la lunette. Elle passe devant des enfants qui jouent.

MATHILDE
Ni femmes... ni enfants...

Léon sourit. Elle a bien appris la leçon.

LEON
Commence par une cible fixe. C’est plus facile au début.

Elle s’arrête sur un homme en train de lire son journal.
L’homme est en costume, Herald Tribune, gros à souhait.

MATHILDE
Le gros là-bas, sur le banc...

LEON
Parfait.

Mathilde aligne le gros et tire. Une lamelle du banc explose. Le gros type tourne la tête. Il ne comprend pas bien ce qui s’est passé. Il reprend sa lecture.

LEON
Essaie encore... le même.

Deuxième tir. Le banc explose de l’autre côté.
L’homme est toujours curieux mais ne comprend pas.

LEON (aux jumelles)
Trop à gauche.

Mathilde s’applique à nouveau et tire : il ne se passe rien.
Mathilde se demande si elle l’a raté à nouveau et se prépare à un nouveau tir.

LEON
Attends...

Le gros, tout doucement, s’affale sur le côté.

LEON
Dans le mille.

Mathilde est contente mais, visiblement, elle s’attendait à ce que la mort soit plus spectaculaire.

LEON
Allez, maintenant essaie un qui marche.

Mathilde aligne un homme d’affaires. Elle choisit vraiment le plus laid. Elle tire. La mallette de l’homme explose. Affolé, il va se cacher derrière un arbre et n’ose plus bouger.

LEON
Bien ! Du premier coup !
MATHILDE
Oui, mais je ne l’ai pas eu lui, j’ai eu sa mallette et maintenant qu’il est derrière l’arbre, comment je peux faire ?
LEON
C’est pas grave Mathilde, aujourd’hui c’est qu’un entraînement. Il faut que t’apprennes d’abord à mettre dans la cible, après, pour gagner en précision, on s’entraînera, mais sur des cibles en carton.
MATHILDE
OK.
LEON
Maintenant, essaie un qui court.

Mathilde reprend la lunette et se cherche un jogger.
MATHILDE
La jaune et rose.
LEON
OK.

Le gars en question fait son footing : il est en sueur, un walkman sur la tête. Mathilde tire une fois, deux fois, trois fois. Les coups fusent autour du gars qui ne voit rien et n’entend rien.

MATHILDE
Merde ! C’est dur quand il court !

Léon lui tend un autre chargeur.

LEON
Ne le lâche pas des yeux ! Concentre-toi.
Là, change le chargeur.
Voilà, ne t’énerve pas. Calme, respire bien.
Regarde son mouvement.
Mets-toi dans son pas comme si tu voulais courir à côté de lui. Respire bien... bloque ta respiration... dans le mouvement... maintenant...

Elle tire : le gars se prend une balle dans la cuisse. L’homme est affolé, il ne sait plus où aller.

MATHILDE
T’as vu ? Du premier coup !
C’est bien, non ? J’ai bien pigé le coup ?

Mathilde sourit, très fier d’elle.

LEON (sérieux, fermé)
Rangement du matériel.

Mathilde s’exécute, sérieusement. La nuit est tombée sur la ville. Les deux sont sur le perron d’un petit immeuble.

LEON
Le code !

Mathilde se met à côté de lui pour sa leçon de code.

LEON
Pour les codes, il y a deux solutions.
Il faut choisir en fonction de tes besoins.
Premier cas : tu as le temps. Tu as juste besoin du code pour plus tard. Là, tu attends la nuit, tu sors ta boîte à suie et tu en souffles un peu sur le clavier (il le fait et sort un tournevis). Après, tu casses la petite lampe pour être sûre que le client ne verra rien. Tu attends que quelqu’un entre et tu n’as plus qu’à aller voir ce qu’il a tapé. Une fois que tu as les quatre ou cinq chiffres, il faut essayer toutes les combinaisons ; une fois par heure et pas plus d’une minute pour ne pas se faire repérer.
Deuxième cas : tu n’as pas le temps, mais tu ne dois pas te faire repérer.
Tournevis (il dévisse le cadran protecteur).
Ca, c’est les fils qui ont besoin du code.
Toujours quatre fils.

Un homme d’une quarantaine d’années est monté sur le perron. Visiblement, il habite là.

L’HOMME
Permettez ?
LEON (s’effaçant)
Pardon.
(à Mathilde)
Laisse passer.

Léon déclenche la porte avec les fils du boîtier éventré.
L’homme va pour passer mais ne le fait pas. Léon s’apprête à poursuivre son explication.

L’HOMME
Excusez-moi, mais... qu’est-ce que vous faites, là ?
LEON
... J’apprends à la petite.
L’HOMME
Vous lui apprenez à fracturer les portes des immeubles, c’est ça ?
Vous vous foutez de ma gueule ?
Vous allez déguerpir d’ici avant que j’appelle la police, moi !

L’homme, très nerveux, fouille dans sa sacoche. Il sort une bombe anti-agression. Il n’aura pas le temps de s’en servir : Léon a sorti son silencieux.
Un coup dans la main et la bombe s’en va. Avec la force du coup, l’homme s’est retourné. Avec le deuxième coup dans le dos, l’homme bascule par-dessus la rambarde et disparaît dans un buisson décoratif, presque sans bruit.
Mathilde est médusée. Léon regarde les alentours en rangeant son arme. Il reprend.

LEON
Donc... le fil qui part du dessus sur la partie en fer et après, tu essaies les trois autres fils, un par un.

Au deuxième fil, la porte s’ouvre. Léon sourit légèrement.

LEON
Simple, non ?

Elle dit oui de la tête.

LEON
Qu’est-ce que tu as ? Je te sens pas concentrée.
MATHILDE
Si, si...

Elle s’approche de la rambarde et regarde dans le taillis.

MATHILDE
C’est incroyable ! Comment t’as fait ça ?
LEON
Ca quoi ?
MATHILDE
Là, le type... Comment t’as fait, sans même le toucher ? Sans bruit. On a l’impression que tu l’as rangé... Comment t’as fait ça ?
LEON (un temps – un peu fier)
... Ca t’a plu ?

Elle marque un temps et le regarde, sérieuse.

MATHILDE
C’était génial.

Léon et Mathilde sont au cinéma. Sur l’écran, Fred Astaire se déchaîne, comme d’habitude.

LEON (parlant de Fred Astaire)
Regarde bien le mouvement... quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il ne s’arrête jamais. Qu’il soit triste, qu’il soit gai, le mouvement continue tout le temps.

Galipette de Fred Astaire.

LEON
... Regarde ! Même un mur, rien ne l’arrête.
Le mouvement continue. Il se sert de tout : du sol, du mur, de son élan, de son poids.
La vie est mouvement, la mort en fait partie.

Mathilde écoute attentivement.

LEON
Donc, il faut laisser le client finir le mouvement qu’il a commencé.
C’est plus juste et comme ça, il pense à autre chose et il ne voit pas la mort arriver.
Il n’a pas le temps de souffrir. Il n’est pas surpris.
Il n’a même pas le temps d’y penser.
Il part sans s’en rendre compte.
Il part dans le mouvement qu’il avait commencé.

Mathilde regarde l’écran, les yeux brillants.

MATHILDE
... C’est génial.

MUSIQUE

Série de courtes séquences
Matin dans l’appartement
La télévision est éteinte. Mathilde et Léon font des abdominaux. Au bout de quelques flexions, Mathilde s’écroule et reste au sol. Léon continue, imperturbable. Mathilde essaie à nouveau.

Montage des armes
Léon a démonté une arme énorme devant lui. Mathilde regarde, très concentrée. Léon la remonte en un temps record. Elle est très impressionnée. Il lui tend l’arme et lui fait comprendre que c’est son tour. Mathilde ne sait pas par quel bout commencer.

Chambre Mathilde
Dans sa petite chambre, Mathilde a commencé une collection de cibles en carton. Les premières ont deux ou trois impacts seulement, sur les côtés.

Dans le salon
Léon fait des abdominaux, toujours les pieds bloqués sous l’armoire. Mathilde fait sa gym devant la télé. Léon y jette un coup d’œil de temps en temps.

Dans la cuisine
Dans la cuisine, Léon se verse un grand verre de lait. Mathilde vient s’asseoir face à lui. Elle est fatiguée. Il lui tend le verre. Elle refuse, mais il lui fait bien sentir qu’elle n’a pas à discuter. Elle met ses mains autour du verre de lait sans plaisir.

Montage des armes
Mathilde va maintenant beaucoup plus vite, mais elle bute à un moment donné. Léon l’arrête et lui montre l’endroit où elle fait son erreur. Mathilde comprend et recommence.

Chambre Mathilde
La collection de cibles en carton augmente. Il y a de plus en plus d’impacts dans les cibles.

Dans le salon
Mathilde a réussi à l’avoir et Léon fait sa gym devant la télé et en musique. C’est elle qui le guide, parce qu’il n’a pas l’habitude et il trouve cela plutôt pas mal.

Dans la cuisine
Mathilde verse deux verres de lait. Elle en donne un à Léon ; ils trinquent puis font la course. Mathilde en met partout pour aller plus vite. Léon a trop l’habitude : il gagne. Les deux éclatent de rire parce que Mathilde a mis du lait partout. On dirait deux gamins.

Chambre Mathilde
Dans sa chambre, Mathilde dépose un carton. Il y a cinq impacts, tous pratiquement dans le mille.

FIN MUSIQUE

FIN du montage des courtes séquences.

LE RESTAURANT DE TONY

Léon est assis face à Tony. De sa place, il voit la baie vitrée qui donne sur la rue.

TONY
Ca fait longtemps que je ne t’ai pas vu, Léon.
Tu as loupé deux beaux coups, tu sais.
LEON (mentant mal)
... Je m’entraînais.

Il regarde vers la rue : Mathilde poireaute devant le restaurant.

TONY
... Tu as déménagé aussi, j’ai appris ?
LEON
Oui... changé d’air.
TONY
Ah ?! Ca n’a rien à voir avec la tuerie qui a eu lieu sur le même palier que chez toi ?
LEON
... Rien à voir.
TONY
J’aime mieux ça...
Tu comprends, c’est mon quartier, alors je n’aime pas qu’il y ait des contrats sur mon territoire sans que je sois au courant.
Je ne suis pas contre, mais la moindre des politesses, c’est de m’avertir, non ?
LEON
Oui.

Mathilde, de dehors, envoie un « coucou » à Léon qui se cache un peu pour lui renvoyer. Tony n’a rien vu.

TONY
A un moment, je me suis dit : peut-être que Léon a envie de s’installer à son compte, hein ? Et il se fait des p’tits extras en cachette ?
LEON
Ils ont travaillé salement et je ne tue ni femmes ni enfants.
TONY
C’est ce que je me suis dit tout de suite !
Non, Tony, oublie Léon ! Ca ne peut pas être lui, il aime trop son travail pour être l’auteur d’une boucherie pareille !

Léon ne peut s’empêcher de regarder Mathilde qui a le nez en l’air pour mieux respirer. Ce petit bout de femme, seule rescapée de cette tuerie.

LEON
Dites-moi... tout l’argent que je gagne et que vous me gardez...
TONY
Tu as besoin d’argent ?
LEON
Non... C’est juste pour savoir... parce que ça fait longtemps que je travaille... et je n’en fais rien de cet argent...
Il faudrait que j’en fasse quelque chose.

Tony est un peu perturbé par la naïveté de Léon.



TONY
C’est vrai, Léon, tu as raison...
Tu as trouvé une femme ?

Léon sourit.

LEON
Non, non.
TONY
Fais attention aux femmes, Léon.
Elles sont dangereuses, tu sais ?
LEON
Oui... enfin... je ne sais pas... je n’en connais pas.
TONY
Ecoute, réfléchis à ce que tu veux faire, mais ne t’inquiète pas, ton argent est là et il est plus en sécurité que dans une banque qui risque de se faire piller toutes les cinq minutes !

Tony se force à rire.

TONY
Et puis de toute façon, comme tu peux pas avoir de compte en banque, l’affaire est réglée.

Léon acquiesce de la tête.

LEON
Pourquoi je peux pas avoir de compte en banque ?
TONY
Je te l’ai déjà expliqué, Léon ; ils vont te demander de remplir un tas de papiers et tu ne sais pas écrire et ils vont te demander ton métier et le nom de ton employeur et tu ne peux pas leur dire : « Mon métier, c’est tueur et mon patron, c’est Tony, dont le casier judiciaire est plus long que le menu de son restaurant ». Voilà pourquoi tu peux pas avoir de compte en banque !

Léon réfléchit. Dehors, Mathilde se fait aborder par un jeune homme. Ils commencent à parler. Léon se tend légèrement.

TONY
Mais ton argent est là, Léon. Quand tu veux tu me demandes. Tiens...

Il sort mille dollars et les tend à Léon.

TONY
Prends...
LEON
Ca va, j’en ai pas besoin.
TONY
Prends-les, on sait jamais... si tu veux t’amuser un peu. Prends, c’est un cadeau.

Tony lui met dans la main. Léon les prend.

LEON
Merci.
TONY (souriant)
Bon, on parle boulot, maintenant ?
LEON
OK.
TONY
J’ai un coup sur mesure pour toi. Je te l’ai réservé. Un coup de solitaire. Tout ce que tu aimes. Bouge pas, je vais chercher le dossier.
Manolo ! Un verre de lait pour Léon !

Tony se lève et disparaît. Léon regarde à l’extérieur. Mathilde accepte une cigarette du jeune homme. Les deux se mettent à rire. Léon n’en peut plus. Il se lève et sort. Il prend doucement Mathilde à part. Le jeune homme, plutôt mignon, attend sur le côté.

LEON (à voix basse)
Fais attention, Mathilde. Il ne faut pas te laisser aborder comme ça. Les gens ont l’air gentil et très vite, ils te proposent de la drogue ou autre chose.
MATHILDE (souriante)
Léon, t’inquiète pas. Je suis dans la rue depuis que je suis née. Il n’y a pas de lézard ! Je fume juste un clope en t’attendant !

Léon marque un temps et regarde le jeune homme qui lui envoie un sourire.

LEON
Reste un peu à l’écart. Il m’a l’air louche, celui-là. Il a une sale tête, OK ?
MATHILDE (sourit)
OK.
LEON
J’en ai pour cinq minutes. Reste bien devant la vitrine.
MATHILDE
OK.

DANS LE RESTAURANT

Léon est assis devant son verre de lait. Tony vient se rasseoir.

TONY
Faut que je mette mes lunettes, je vois de moins en moins bien... Un jour, je vais me gourer de bonhomme... Voilà.

Tony tend la photo à Léon qui la regarde.

TONY
Pas facile à choper. Voiture blindée, maison isolée, bodyguards en permanence. Je ne sais pas ce qu’il trafique, mais c’est un bon coup parce que j’ai trois contrats sur lui... Trois fois huit mille pour Léon.
Belle affaire, non ?
Dehors, Mathilde a disparu. Léon s’inquiète. Tony reprend la photo.

TONY
Je te marque les coordonnées du client au dos. Il faut faire vite, parce qu’il quitte la ville en fin de semaine. Et vu le nombre de contrats qu’il a sur la tête, je pense qu’on ne le reverra plus.

Léon est trop nerveux. Il prend la photo et se lève.

LEON
Je reviendrai plus tard pour les coordonnées. J’ai un truc à faire et... je suis en retard.

Il sort, regarde à gauche et à droite. On ne l’a jamais vu aussi inquiet. Mathilde, accroupie derrière la porte, lui saute sur le dos. Il est soulagé et sourit légèrement. Elle s’accroche comme un petit singe.

LEON
Allez, descends !
MATHILDE
T’as eu peur, hein ?
LEON
J’étais inquiet, c’est tout ! Où il est le gars ?
MATHILDE
Je l’ai buté... et découpé et je l’ai mangé tout entier... sans rien te laisser !

Léon s’aperçoit tout à coup que Tony est derrière la vitre. Il lui fait un sourire timide, un peu gêné. Mathilde lui fait un grand sourire. Elle claque les talons.

MATHILDE
Allez hue ! A la maison !!!

Léon arrive à l’hôtel. Il a toujours Mathilde accrochée à ses épaules sur son dos. Le réceptionniste a un petit sourire complice avec Léon, qui ne le lui renvoie pas. Mathilde prend la clef avec un grand sourire.

MATHILDE
On a fait une belle promenade !
LE RECEPTIONNISTE (souriant)
C’est bien, Mademoiselle.

Mathilde fait un cliquetis avec sa bouche et dirige sa monture vers l’escalier.
Dans la chambre. Elle saute sur le lit. Il se laisse aller dans un fauteuil, un verre de lait à la main. Au bout d’un instant, elle se laisse tomber sur le lit et pousse un grand soupir, qui ressemble à un soupir de bonheur. Léon commence à boire tranquillement du lait.

MATHILDE
Léon ?
Je crois que je suis en train de tomber un petit peu amoureuse de toi.


Léon s’étrangle avec son lait. Elle a dit ça, tranquillement allongée sur le lit, les bras en croix.
Comme une vérité toute simple. Léon s’en est mis partout.

MATHILDE
... En tout cas, ça te fait de l’effet !

Il s’essuie un peu mais ne répond rien.

MATHILDE
Ca fait bizarre d’être amoureuse...
C’est la première fois que ça m’arrive...
LEON
Comment tu sais que c’est ça, si tu l’as jamais été avant ?... C’est peut-être de l’amitié ou de l’amour comme on peut en avoir pour un frère ou un père...
Comment tu peux savoir ?!
MATHILDE
Parce que je le sens.
LEON (inquiet)
... Ah ? Ou ça ?

Mathilde met sa main sur son ventre.

MATHILDE
Là... dans mon ventre... c’est chaud.

Elle se retourne, lui attrape la main et la met sur son ventre.

MATHILDE
J’avais un nœud là, tout le temps... J’en ai plus...

Léon enlève sa main d’un coup. Il se lève et fait les cent pas.

LEON
Mathilde, je suis... je suis très content que tu aies moins mal au ventre, mais... il faut pas dire n’importe quoi.
On a du retard dans le boulot et j’aime pas avoir du retard dans le boulot !

Mathilde sourit. Elle est tranquille. Elle prend un bout de la couverture et s’enroule dedans. Léon quitte la pièce. Il met des armes différentes dans une sacoche et dans son violon. Il fait ça nerveusement. Cette conversation l’a troublé. Il entend un bruit d’eau. Il tend l’oreille : Mathilde chantonne.
A priori, elle doit se faire couler un bain. Il finit de préparer ses affaires. Il vient cogner à la porte de la salle de bains.

LEON
Mathilde ? Je peux entrer ?
MATHILDE
Oui.

Léon entre. Mathilde est nue en train de se brosser les cheveux. Léon referme aussitôt la porte.

LEON (gêné)
Excuse-moi.
J’ai entendu « Oui », alors je suis en train et...

Mathilde ouvre la porte. Elle se coiffe toujours les cheveux. Elle est toujours nue.

MATHILDE
Oui... tu peux entrer.

Léon est droit comme un piquet. Il prend une serviette et la déplie devant elle.

LEON
Mets ça, s’il te plaît.

Elle s’enroule dans la serviette, sans rien dire. Léon reprend ses esprits

LEON
J’ai... j’ai un contrat...
Il faut que je m’en occupe maintenant. C’est une commande rapide.
...Donc, tu reste là. Tu ne bouges pas. Pour le téléphone, je laisse sonner un coup et je te rappelle, sinon tu décroches pas, OK ?

Mathilde fait la gueule.

MATHILDE
Pourquoi tu m’emmènes pas ?... Je suis prête, maintenant.
C’est toi qui a dit que j’apprenais très vite.
LEON
« Vite », ça veut pas dire « prête ». Et puis on discute pas, on a dit. Right ?

Mathilde est obligée d’acquiescer.

LEON
Continue de bien apprendre comme ça... après on verra.

Il va au salon. Elle le suit.

MATHILDE
J’ai le droit d’aller au cinéma ?
LEON
Non.
MATHILDE
Même pour voir des comédies musicales, hein ?
Ca fait partie du boulot !
LEON
Non... tu ne sors pas de là.
MATHILDE (résignée)
OK... tu rentres ce soir, quand même ?

Il prend son violon et sa sacoche.

LEON
Pendant mon absence, tu vas travailler quelque chose de très important et qui te manque profondément : la patience.

Il lui fait un petit sourire. Elle fait la gueule.

LEON
Tu vois, il y a cinq minutes, tu disais que tu m’aimais et maintenant tu me détestes... mais je préfère ça !
MATHILDE
Je te déteste, parce que tu pars sans même m’embrasser, c’est tout.

Elle lui ferme doucement la porte au nez. Pendant un moment, Léon est bloqué derrière la porte. Le réceptionniste passe à l’étage et aperçoit Léon prostré devant sa porte.

LE RECEPTIONNISTE
Vous avez perdu votre clef, Monsieur ?

Léon sort de son état de choc.

LEON
Non... je réfléchissais, justement, si je n’avais rien oublié...
LE RECEPTIONNISTE
Et vous avez oublié quelque chose ?
LEON
Oui... mais « oublié » n’est pas « perdu ».

Il passe devant le réceptionniste, perplexe, et quitte l’hôtel.

Le réceptionniste est derrière son comptoir. Le salon est vide.
Mathilde descend l’escalier, lentement, comme une gamine qui n’a rien à faire.

LE RECEPTIONNISTE
Comment allez-vous, Mademoiselle ?
MATHILDE
Ca va...

Elle s’accoude à la réception.

MATHILDE
J’en ai un peu marre de travailler, là.
LE RECEPTIONNISTE
Je comprends. Vous êtes bien, parce qu’on ne vous entend pas du tout.
MATHILDE
Oui. Je mets un chiffon sous les cordes, pour que ça fasse moins de bruit.
LE RECEPTIONNISTE
Ah ? C’est astucieux !
MATHILDE
On a l’habitude.
Tout le monde n’aime pas la musique.
LE RECEPTIONNISTE
Oui, c’est vrai...
Mais que fait-il exactement, votre père ?
MATHILDE
... Compositeur.
LE RECEPTIONNISTE
Ah, c’est très bien ça !
MATHILDE
Oui... mais c’est pas précisément mon père...
LE RECEPTIONNISTE
Ah ?
MATHILDE
... Non... c’est mon amant...
LE RECEPTIONNISTE (blanc)
Ah ?

Mathilde soupire et jette un œil dans le salon.

MATHILDE
Je vais faire un petit tour...
Je reviens.

Sourire crispé du réceptionniste.

ANCIEN IMMEUBLE DE MATHILDE

Mathilde monte doucement chez elle. Devant la porte, il y a un fil jaune de police « Défense d’entrer ». Un flic fait vaguement la surveillance dans le couloir ; il discute avec une jeune black.
Mathilde en profite pour entrer sans être vue.
Elle va dans sa chambre, récupère son ours en peluche et son polaroïd.

Puis elle va dans le salon dévasté. Il y a des traces de sang séché un peu partout.

Dans le couloir, elle soulève une latte de parquet. Une grosse liasse de billets de 100 $, enroulée et retenue par élastique, est dissimulée dessous. Il y a également un petit carnet. Elle est étonnée de le trouver là. Elle le compulse négligemment.

Des bruits se font entendre dans l’appartement. Mathilde prend le carnet et se cache.

Stansfield entre dans l’appartement avec deux autres personnes.

Mathilde peut le voir sans être vue. Stansfield n’a pas l’air très à l’aise, visiblement, il justifie ses actes devant des policiers supérieurs à lui.

STANSFIELD
Voilà, le gars était là. Il avait dissimulé un fusil à pompe derrière le rideau, ici.
Sa femme était armée aussi.
L’HOMME
Où étaient les enfants au moment des premiers coups de feu ?
STANSFIELD
Je ne sais pas... ça a été très vite. ON ne l’a pas vu sortir son arme

L’homme prend des notes. Le deuxième homme constate que la porte d’entrée a été fracturée.

LE DEUXIEME HOMME
Quelle a été la procédure d’investigation ?
Qui s’est présenté à la porte ?
STANSFIELD (s’énerve)
Qu’est-ce que vous cherchez, les gars ?
Ce gars était une ordure, on a trouvé cinq kilos d’héro dans l’appart, et c’est moi que vous emmerdez ?
L’HOMME
Le fait que vous soyez un officier d’Etat ne vous donne pas le droit de faire n’importe quoi !
Les narcotiques suivaient cet homme depuis deux ans. Il avait beaucoup d’informations sur le milieu. Votre intervention rapide et solitaire les a beaucoup perturbés.
Il est donc normal qu’ils aient demandé une enquête.
STANSFIELD
Je l’emmerde, le narcotique bureau !
Quant à vous deux, si vous continuez à remuer la merde comme ça, je vous garantis que vous allez tomber dedans. Je suis à mon bureau... 2702.
L’HOMME
C’est une enquête de routine, pourquoi vous nous emmerdez comme ça ?

Stansfield n’a pas écouté. Il a quitté la pièce.
Mathilde s’est glissée derrière lui. Elle le suit jusqu’en bas.

DANS LA RUE

Stansfield monte dans une voiture banalisée et démarre.
Mathilde arrête un taxi et monte dedans.

MATHILDE
Vous pouvez suivre la voiture bleue, là s’il vous plaît ?

Le chauffeur sourit.

LE CHAUFFEUR
Tu veux aussi que je mette la musique et que je sois en travers dans tous les virages ?

Elle lui donne 100 $

MATHILDE (calme)
Non, tu roules doucement, tu prends tes 100 $ et on va dire que c’était ta dernière question.

Le chauffeur prend le billet et roule. Il a tout compris.

La voiture de Stansfield s’arrête devant un bâtiment. Mathilde descend du taxi et suit Stansfield.
Elle se fait arrêter au premier contrôle dans le grand hall.


LE FLIC (amusé)
Où allez-vous jeune fille ?
MATHILDE
Comment il s’appelle le monsieur là-bas ?
LE FLIC
Et pourquoi une telle question ?
MATHILDE
Il a oublié sa monnaie...
Ma mère a un bar, derrière, et il a oublié sa monnaie sur 100 $.
LE FLIC
Ah ? Je comprends, mais ici c’est le FBI, jeune fille, et je ne peux pas te laisser passer.
Mais si tu me laisses les sous, je lui rapporterai moi-même

Mathilde réfléchit.

LE FLIC (souriant)
T’as pas confiance.

Mathilde dit « non » de la tête. Le flic rigole.

MATHILDE
Donnez-moi son nom, je vais lui envoyer par la poste.
LE FLIC
OK. Monsieur Stansfield, Norman STANSFIELD.
MATHILDE
... Bureau 2702.
LE FLIC
Oui... Comment tu sais ça ?
MATHILDE
... Je l’ai entendu le dire... Tout à l’heure... Merci.

Mathilde s’enfuit. Le flic la regarde partir en souriant.

Mathilde est de retour dans sa chambre d’hôtel. Elle est assise dans le fauteuil, face à la télé éteinte.
Jamais on ne l’a vue, ni sentie, aussi concentrée, aussi déterminée. Son visage a trente ans.

Bruit dans la serrure ; elle allume la télé : dessin animé. Léon entre, pose ses affaires. Il a un paquet dans les mains. Il le pose sur la table. Léon est étonné par son manque d’intérêt pour le paquet.

LEON
... C’est pour toi...
C’est un cadeau.

Pas de réaction. Pas de réponse.

LEON
... Tu veux que je l’ouvre ?

Il est trop excité.

LEON
... Je l’ouvre !

Il en sort une petite robe à fleurs. Il est très content.

LEON
Elle te plaît ?
MATHILDE (mauvaise)
... T’aurais dû acheter directement la poupée qui va avec, ça aurait été plus clair !

Léon ne comprend pas : il prend la robe et regarde si elle a un défaut.
Elle soupire et va dans la cuisine.
Léon abandonne. Il dépose délicatement la robe sur la table et éteint la télé.
Mathilde revient avec une tonne de pop-corn. Elle rallume la télé, se met dans le fauteuil et monte le son. Léon perplexe, ne dit rien. Il se dirige vers la salle de bains et s’enferme pour prendre une douche.
Mathilde baisse un peu le son. Elle se lève, regarde la robe un instant, la touche du bout des doigts. Son visage est fermé. L’eau coule dans la salle de bains, mais Léon est dans l’entrebâillement de la porte et observe Mathilde. Elle laisse finalement la robe, éteint la télé et vient se coller contre la vitre pour regarder le jour tomber.
Léon est mal. Cela a l’air plus grave que ce qu’il pensait. Il referme doucement la porte.

La nuit est maintenant complète.
Léon a les cheveux plaqués en arrière.
Il est sur la grande table et nettoie les armes qui lui ont servie pendant la journée.

Mathilde s’assied face à lui, comme on entre dans une arène.

MATHILDE (froide)
J’en ai marre, Léon.
LEON
... Tu peux partir quand tu veux. Je ne te retiens pas.
MATHILDE
C’est ça qui me plaît pas, justement ; tu ne me retiens pas, mais en même temps j’ai pas le droit de sortir !

Léon nettoie toujours ses armes.

LEON
T’étais censée apprendre la patience aujourd’hui ?!
MATHILDE (s’énervant)
Eh, bien je suis une mauvaise élève en « patience » !? Ca te va comme ça ?

Léon a un petit sourire.

LEON
... T’es restée à la maison, c’est déjà pas mal. C’est un bon début.

Elle lui sourit et lui balance.

MATHILDE
J’étais dehors toute la journée, abruti !

Le sourire de Léon s’est désintégré.

MATHILDE
J’ai été chez moi récupérer mes affaires.

Elle sort des dollars et les met sur la table.

MATHILDE
Voilà. Y’a pas 8000. Y’a 6800. J’espère quand même que tu vas me faire crédit, pour les 1200 qui me manquent. D’autant plus que je vais te faciliter le travail : le gars s’appelle Norman Stensfield. Il est au bureau 2702 du FBI, 5ème Avenue, 68th Street.

Léon a la bouche ouverte. Il est blanc.

LEON
Et... Comment tu sais tout ça ?
MATHILDE (comme si c’était évident)
Parce que le Norman en question, il était chez moi quand j’y étais, et que je l’ai suivi, c’est tout !

Léon essaye de rester calme.

LEON
T’es en train de m’annoncer tranquillement que tu as passé la journée dans les bureaux du FBI ?

Elle hausse les épaules.

MATHILDE
Mais non ! On n’a pas le droit d’entrer !
Je suis restée devant ! Et puis qu’est-ce que ça peut te foutre ?
T’as le nom d’un mec, l’argent est sur la table : c’est bien un contrat, non ?

Léon la regarde, puis regarde l’argent.

LEON
... Je ne prends pas.
MATHILDE
Pourquoi ?
LEON
Trop lourd.

Mathilde réfléchit vite.


MATHILDE
Bon... Est-ce que tu pourrais me louer ton matériel, pour la journée ?
LEON
Je ne prête jamais mon matériel.

Coincée de toutes parts, elle se met à pleurer doucement.

MATHILDE
Pourquoi tu me fais ça, Léon ?
Pourquoi tu ne veux pas m’emmener faire des contrats ?
Si tu m’apprends, on pourrait aller faire le mien tous les deux !
Ce serait bien, non ?

Léon la regarde intensivement, ni sévère, ni méchant. Juste froid, comme un iceberg.

LEON
Mathilde, rien n’est plus pareil, quand tu as tué quelqu’un...
Ta vie est marquée, différente à jamais...
Tu ne pourras plus jamais l’effacer, ni de ta mémoire, ni de ton casier judiciaire...
Tu ne dormiras plus jamais comme avant, Mathilde.

Mathilde sèche ses larmes. Elle est abandonné, épuisée.

MATHILDE
Léon, si tu savais, Léon... !
J’en ai déjà tué mille dans ma tête...
Et ça ne m’a jamais empêché de dormir.
LEON
OK... Et si c’est toi qu’on descend ?

Mathilde ne répond rien.

LEON
... Hein ?
C’est facile de parler ou de rêver de la mort des autres, mais quand c’est la tienne ?!
Qu’elle est là ! Qu’elle te tourne autour, qu’elle peut surgir en un millième de seconde.
Parce que c’était ton jour, ton heure, ta seconde...

Mathilde le regarde. Léon s’emballe.

LEON
C’était inscrit dans le ciel, depuis le début, sauf que toi, tu le savais pas ! Et puis on te l’annonce, comme ça ! D’un coup ! « Vous vous posiez des questions sur l’heure de votre mort ? »
Eh bien, c’est maintenant ! Et le temps de le dire, c’est déjà trop tard, t’as déjà une balle au fond des poumons ! Là !

Il la pousse de l’index, suffisamment fort pour que Mathilde aie mal.


LEON
T’es mal à l’aise, hein ?

Il la pousse encore une fois.

LEON
T’aimes pas qu’on parle de la mort, parce que t’es comme tout le monde : t’en as peur...
Eh bien, c’est cette peur qui fait vivre.
C’est parce qu’on a peur de la mort, qu’on vit avec autant d’acharnement. C’est à cause d’elle qu’on supporte l’insupportable. On peut vivre dans des taudis, sur des tas d’ordures, tout est mieux que la mort et que la peur qu’on en a.
(un temps)
Sauf que moi... Léon... Je n’ai plus peur...

Ils se regardent un instant.

LEON
C’est très long à s’en débarrasser, de cette peur, mais une fois que t’es débarrassée... Tu es libre... Et là, seulement, tu peux commencer à faire ton boulot proprement...
Parce que tu peux travailler avec la peur des autres, jouer avec,... parce que « tuer ou être tué » ne sont plus que des mots... Tu comprends ?

Mathilde fait un petit oui de la tête.

LEON
... Tu ne pourras prétendre bien faire ce métier, que le jour où tu auras passé ce stade. Le jour où tu seras libérée de cette peur... Pas avant...

Mathilde le regarde dans les yeux, sans défi.

MATHILDE
Léon... je n’ai pas peur...
Je suis faite comme ça.

Léon la regarde fixement. Il essaye de cerner la vérité dans les yeux de Mathilde.
Il se passe un long moment.

LEON (hermétique)
OK...

Il prend une arme, vide le barillet de ses balles et n’en remet qu’une seule.

LEON
... Tu connais ce jeu-là ?

Mathilde dit « oui » de la tête. Il tourne le barillet au hasard.

LEON
Un coup chacun... Je commence.

Il met le flingue sur sa tempe et se met en position de sorte que, si la balle le percute, le sang aille gicler dans un angle, pour ne pas trop salir. Il est en place.
Il appuie. Perdu.
Il pose le flingue devant lui.
Mathilde le prend. Elle regarde Léon avec tellement d’amour, qu’il est à deux doigts de se troubler.
Elle n’a pas peur. Elle aimerait simplement que les choses soient autrement ; elle aimerait probablement que Léon lui ouvre son cœur. Elle soupire, regarde le flingue. Elle le prend, relève le chien et présente le canon face à elle. Elle est résignée.

MATHILDE
... Love or death.

Elle se met le canon dans la bouche et regarde Léon. Une goutte de sueur perle sur le front de Léon.
Elle appuie. Perdu. Elle repose le flingue sur la table. Léon se lève, un peu fébrile, fait le tour de la table et la prend dans ses bras. Il la serre très fort. Mathilde est un peu abasourdie. Elle repousse gentiment Léon pour pouvoir le regarder dans les yeux.

MATHILDE
Est-ce que je suis prête ?

Léon marque un temps, fait un petit sourire de défaite et dit « oui » de la tête. Mathilde ferme les yeux de bonheur et de soulagement. Elle lui prend la main et lui embrasse longuement. Léon la laisse faire.

UN MATIN – QUELQUES JOURS PLUS TARD.

Léon et Mathilde arrivent sur le palier d’un étage. Un immeuble année 50. Un peu luxueux.
Léon vérifie les issues de secours, puis vient devant une porte. Sa main court sur le bord de la porte.

MATHILDE
Qu’est-ce que tu fais ?
LEON
Je cherche la hauteur de la chaîne. Des fois, ça ne se voit pas, ça se sent... Ici.

Il ouvre son manteau et sort une énorme pince coupante. Il enlève le chewing-gum qu’il a dans la bouche et le colle sur l’œilleton.

LEON
Je sonne et tu te démerdes pour qu’il ouvre, OK ?

Il sonne.

MATHILDE (un peu prise de court)
Je lui dis quoi ?
LEON
Ce que tu veux.

Mathilde réfléchit. Le gars ne tarde pas à venir derrière la porte.

L’HOMME (off)
Oui ?
MATHILDE
Bonjour Monsieur...
C’est Daniéla !
L’HOMME (off)
Ah ! Tu as dû faire une erreur, ma petite.
Je ne connais pas de Danièla.
MATHILDE
... Je suis perdu, Monsieur.
L’HOMME (off)
Ah ? Recule-toi un peu, ma petite, je ne vois rien.
MATHILDE
C’est pas moi, c’est tout noir ici... et je ne trouve pas la minuterie.

Elle regarde Léon qui lui fait signe que c’est « moyen ».

MATHILDE
Monsieur... j’ai un peu peur.

Léon lui fait signe que c’est « super », le pouce en l’air.

L’HOMME (off)
Ah ? Ne bouge pas, petite.

On entend (off) l’homme qui met la chaîne de sécurité. Léon prépare sa pince à la bonne hauteur.
L’homme ouvre la porte. La chaîne explose. Léon a déjà sorti son silencieux. L’homme est collé contre le mur.
Mathilde jette un œil aux alentours, enlève le chewing-gum de l’œilleton, entre dans l’appartement et referme la porte. Léon attrape les joues de l’homme.

LEON
Ouvre la bouche.

L’homme s’exécute. Léon lui met le silencieux dans la bouche.

LEON
... Si tu lâches le canon de ta bouche...
J’appuie, OK ?

L’homme, déjà en sueur, dit « oui » de la tête. Léon fait le tour de l’appartement. L’homme le suit comme son ombre. Léon avance sans lui prêter attention, obligeant l’homme à une concentration maximum, s’il ne veut pas que le canon lui glisse de la bouche. Dans le salon, sur la table, quelques seringues et le matériel qui va avec. Léon a checké l’appartement, tout est en ordre. Ils arrivent dans la salle de bains.

LEON (à Mathilde)
On va se mettre là, c’est bien.
(à l’homme)
Vas-y, lâche.

L’homme ne veut pas, tellement il a peur.

LEON
... Tu peux lâcher, je te dis !

Finalement, il lâche le canon de sa bouche.

LEON
Mets-toi au fond.

L’homme s’exécute. Léon donne le flingue à Mathilde.

LEON (à Mathilde)
Vas-y... à toi.

Elle le vise. S’applique. Fait signe à l’homme d’aller un peu plus sur la gauche. Il le fait. Elle appuie. Un bruit sourd. L’homme s’écroule.

LEON
C’est bien... Sécurité, maintenant. Le deuxième coup.

Mathilde se rapproche et tire une deuxième fois. Peut-être un peu bas : elle se prend une giclée de sang sur sa robe.

LEON
Et voilà !
Regarde ta robe, maintenant !
T’en as partout !
Comment tu sors dans la rue, maintenant ?

Il récupère l’arme.

LEON
... C’est pas du boulot, ça. Quand tu tires sous cet angle, tu t’en prends toujours partout.
... Il faut venir sur le côté et tirer un peu en biais... Là... comme ça.

Il tire. L’homme ne fait, lui, pas la différence.

LEON
... Tu vois ? Regarde : pas une goutte ! Vas-y essaye.

Il lui confie l’arme une nouvelle fois. Mathilde se met sur le côté et tire. Un tir parfait. Très propre.

LEON
Voilà. C’est bien.

Mathilde lui rend l’arme. Elle cherche un petit signe de reconnaissance, un compliment peut-être, mais Léon reste hermétique.

LEON
... On déménage.

Ils sont tous les deux dans un restaurant discret.
Ambiance un peu feutrée. Léon verse le champagne. Mathilde n’en peut plus de bonheur. Ils trinquent. Mathilde s’enfile son verre d’une traite, comme si elle faisait la course, sauf que ce n’est pas du lait.

MATHILDE (légèrement ivre)
Je croyais qu’on n’avait jamais le droit de boire ?
LEON
C’est vrai... Mais un premier contrat, ça fait partie des exceptions.
MATHILDE
Et... est-ce qu’un vrai baiser d’amour, comme au cinéma, ça pourrait faire partie des exceptions ?

Léon s’étrangle avec son champagne.

LEON (sérieux)
... Non.

Mathilde sourit.

MATHILDE
... Si.

Elle se lève et fait doucement le tour de la table.

LEON (mal à l’aise)
Mathilde, qu’est-ce que tu fais ?
MATHILDE
... Je vais t’embrasser.
LEON
Mathilde, arrête ça, s’il te plaît !

Elle est à genoux sur la banquette, à côté de lui.

MATHILDE
Allez, laisse-toi faire. Juste un baiser.

Elle cherche à l’embrasser. Il se défile.

LEON
Arrête. Tout le monde nous regarde.
MATHILDE
Justement, embrasse-moi vite, sinon on va se faire remarquer.

Léon se laisse finalement faire. Elle l’embrasse doucement, tendrement.

MATHILDE
Avec la langue, s’il te plaît...

Léon la repousse, énervé.

LEON
Non, ça suffit comme ça !
Va t’asseoir maintenant.

Mathilde sourit et retourne à sa place. Ca tombe bien, le serveur arrive avec les entrées. Mathilde profite de sa présence pour remplir les verres de champagne. Le serveur s’en va. Léon prend la bouteille de champagne et la vide dans le seau à glace.

MATHILDE
... Tu ne me crois pas, en fait.
LEON
Comment ça ?
MATHILDE
Quand je te dis que je suis amoureuse de toi.
LEON
Mathilde, ne recommence pas, s’il te plaît.
... Change de sujet, OK ?
MATHILDE
... OK.
(un temps)
Je t’aime quand même.
LEON
Mathilde ?!
MATHILDE
OK, OK ! Excuse-moi ! A quel âge tu as fait ton premier contrat ?
LEON
... 17.

Mathilde sourit et lève son verre.

MATHILDE
... Battu.

AUTRE JOUR – AUTRE APPARTEMENT – IL PLEUT DEHORS

L’immeuble est un peu plus moderne. Ils arrivent devant une porte. Œilleton. Chewing-gum. Pince coupante.
Sonnette. La routine. Sauf qu’aujourd’hui, personne ne répond. Léon fait signe. Mathilde sonne encore. Toujours rien.

LEON (réfléchit à voix haute)
On lui a laissé trente minutes, depuis qu’il est rentré... Il n’a pas pu passer par derrière.

Mathilde patiente. Léon pose sa pince coupante et sort un pied à biche.

LEON
Couverture escalier.

Mathilde sort un flingue de son jean et va se mettre en position à l’entrée de l’escalier. Léon sort une plaque de métal, la glisse dans la fente de la porte et fait sauter le verrou, à l’aide du pied de biche. La porte est presque intacte. Léon entre, arme en avant. Léon progresse dans la couloir. Mathilde est à l’entrée maintenant.

LEON (à voix basse)
Couverture intérieur.

Mathilde entre et referme la porte derrière elle, en ayant pris soin de rentrer la pince coupante que Léon avait laissée dans le couloir.
Léon progresse toujours, le salon est vide. La fenêtre est ouverte, il pleut toujours dehors. Léon soupire.

LEON
... Et merde !!
Il nous avait repérés. Il a attendu qu’on monte et il s’est cassé par la fenêtre.
MATHILDE
Qu’est-ce qu’on fait ?
LEON
Je réfléchis.

Mathilde tourne sur elle-même et se dirige vers le couloir.

LEON
Où tu vas ?
MATHILDE
Pipi.

Elle sourit et cherche la salle de bains. Elle la trouve et au moment où elle va pour entrer, elle aperçoit la nuque d’un homme dans la baignoire, un walkman sur la tête. Elle étouffe un hurlement et se planque contre le mur, sans bouger. Elle n’ose plus repasser devant la porte ouverte, pour rejoindre Léon. Dans le salon, Léon réfléchit toujours.

LEON
... Pourquoi il n’a pas refermé la fenêtre ?

Il regarde autour de lui et voit le manteau de l’homme, encore mouillé. Ses chaussures mouillées sont glissées sous le radiateur.

LEON
... Parce qu’il n’est pas sorti !

Léon se tend d’un seul coup, sort son arme et fonce vers le couloir.
Mathilde, plaquée contre le mur, lève les yeux au ciel, pour lui faire comprendre que « ce n’est pas trop tôt » !
Léon avance. Mathilde fait plein de gestes pour faire comprendre le bain, le walkman. Léon sort son périscope personnel et mate dans la salle de bains. L’homme est bien là, musique à fond dans les oreilles.
Léon range son périscope et se redresse.

LEON
Il dort.

Il entre doucement dans la salle de bains, suivi par Mathilde.
Ils s’assoient tous les deux et regardent l’homme qui ronfle à moitié dans son bain tout chaud. Léon sort un silencieux de sa poche et le visse au bout de son arme.

MATHILDE
C’est drôle de partir comme ça... au chaud... en musique.
LEON
C’est ce qu’il y a de mieux.
Le ciel est clément avec lui. Tu vois l’importance du « moment ».
Dix minutes plus tôt ou plus tard, il l’aurait vue, la mort. Il l’aurait subie.
Là. Il est déjà parti. Sans même le savoir.
MATHILDE
... J’aimerais bien savoir ce qu’il écoute...
LEON
... Après.

Léon relève le chien de son arme et met le canon sur le front de l’homme.

- Gros plan d’un doigt qui appuie sur le bouton d’appel de l’ascenseur.
- Gros plan de la lampe rouge qui s’allume : l’appel est enregistré.
- Gros plan des mains de Léon qui arrachent la tête d’un paquet de chewing-gum.

AUTRE IMMEUBLE – AUTRE JOUR

Mathilde et Léon sont dans le hall d’un immeuble des plus banals. Léon propose un chewing-gum à Mathilde, qui le prend. Elle a un walkman sur les oreilles. Léon lui enlève doucement le casque de la tête.

LEON (gentil)
Mathilde, on a à faire, là !
Pas de musique, OK ?

Elle sourit.

MATHILDE
OK... J’aime bien. Ca me donne le rythme.

Il sourit. Mathilde repère la porte, colle le chewing-gum sur l’œilleton et se met en place pour son « baratin ». La vraie routine. Léon est en place Mathilde sonne.

L’HOMME (off)
... Oui ?
MATHILDE
Excusez-moi, Monsieur... Je cherche l’appartement de Monsieur Reuben, mais c’est tout noir dans le couloir et je me suis perdue...
L’HOMME (off)
... Une seconde.

Elle met son pouce en l’air, signe que ça marche. Léon reste concentré, l’oreille tendue. D’ailleurs, il a entendu un bruit qu’il connaît. Il cherche très vite dans sa mémoire.
FLASH : Léon charge une kalachnikov. Même son. Léon attrape Mathilde par le col et l’arrache littéralement du sol. Derrière elle, la porte explose de mille impacts.
L’homme, de l’intérieur, vide son chargeur sur la porte. Léon a jeté sa pince coupante et sorti son fusil à pompe.
Il est furieux, tellement il a eu peur pour Mathilde. Il se concentre comme jamais. L’homme de l’appartement n’aurait jamais dû l’énerver comme ça. En plus, il en rajoute.

L’HOMME (off)
Alors, petit con ?!
Ca vous suffit ou vous en voulez encore !
Hein ?! Allez, montre-la, ta gueule !
Viens !
Tu crois que tu vas me baiser la gueule avec des vieux coups comme ça ?!
Le coup du chewing-gum, je le faisais déjà que t’étais même pas né, connard !
Allez, viens me montrer ta petite gueule de pédé ! « Le coup du chewing-gum » !
Ah ! Je me marre !!

Mathilde reprend son souffle. Léon soupire.

LEON (à Mathilde)
Quand ça commence comme ça, c’est naze.
Il faut l’expédier très vite, sinon y’en a pour des heures à l’entendre gueuler !

Léon fouille à l’intérieur de son manteau et sort quelque chose.

LEON (à l’homme)
Eh ?... Et le coup de l’anneau... tu le connais ?
L’HOMME
Le coup de l’anneau ?!
... Vas-y, petit con !
Montre-le ton fameux coup !
Vas-y, je l’attends ! Viens !

De l’intérieur de l’appartement, on voit une grenade rouler au sol.

L’HOMME (off, doucement)
... Merde.

L’appartement explose. Plus rien.
Léon se tourne vers Mathilde et lui montre l’anneau qu’il a dans la main.

LEON
C’est ça, le coup de l’anneau.

Mathilde hoche bêtement la tête : elle est médusée.

DANS LE RESTAURANT DE TONY.

Il doit être 4 heures de l’après-midi. Le restaurant est désert, à part Dino qui fait ses comptes à sa table habituelle. Un homme en costume entre. Il est obligé d’enlever ses lunettes de soleil, à cause de la faible lumière à l’intérieur. Il paraît nerveux. Il vient s’asseoir face à Tony. Ce qui le surprend un peu.

TONY
Dites-moi, il y a personne dans tout le restaurant : vous n’êtes peut-être pas obligé de vous asseoir à ma table ?
L’HOMME (toujours mal à l’aise)
... J’ai besoin de compagnie.

L’homme sort sa carte de police et la tend à Tony. Il travaille pour le FBI.

TONY
Rinaldi... Rinaldi...
Tu es de quelle région ?
RINALDI
Messine.
TONY
Emilio ? Due grappas !
(à Rinaldi)
... Qu’est-ce qu’il t’a pris de mal tourner comme ça ?

Il lui rend sa carte.

RINALDI
Justement... Je suis venu pour me rattraper.

Rinaldi lui tend une petite photo. Tony la regarde et la tourne pour lire les informations qu’il y a au dos.

TONY
Mais... Si je lis bien, il travaille pour la même maison que toi ?
RINALDI
Oui, mais il emmerde tout le monde.
Il trafique à droite, à gauche et ça fait mauvais genre à l’intérieur de la boîte...
TONY
C’est un peu déplacé de venir me voir comme ça, en plein après-midi.
Ce n’est pas vraiment la procédure habituelle...
RINALDI
Je sais... mais je suis un peu pressé.

Tony est perplexe.

TONY
... Qui est-ce qui t’envoie ?
RINALDI
Giancarlo... Rinaldi.

Tony a un sourire.

TONY
Toujours vivant, celui-là ?
RINALDI
Oui... Et toujours à Messine.
C’est mon oncle.
TONY
Ah ? Tu es le fils d’Alfredo, alors ?
RINALDI
Non... Dino.

Le gamin n’est pas tombé dans le piège.

TONY (a un sourire)
... C’est vrai...
Comment va-t-il, ce vieux Dino ?
RINALDI
Il est mort, il y a cinq ans...
TONY (navré)
Oh ? ... Condoléances.
Tu vois ce que c’est ce métier, on travaille, on travaille.
On ne prend même pas la peine de voir les amis de temps en temps...

Il a pris une ardoise et il marque 16 000 à la craie. Il donne l’ardoise à Rinaldi. Rinaldi l’efface et marque : « C’est le double ? » Tony sourit.

TONY
Tu as déjà été à Messine, petit ?
RINALDI
Oui... Deux fois.
TONY
Est-ce que tu as déjà pêché, à Messine ? A la « peche e spada » ?
RINALDI
Non...
TONY
C’est une spécialité là-bas.
C’est un bateau de pêche avec, à l’avant, un long mât qui rase la surface de l’eau. Puis, à côté de la cabine, un très haut mât avec une petite cabine pour le guetteur.
Un guetteur en haut, un en bas, deux pêcheurs et un capitaine.
Ca fait beaucoup de monde, pour un petit bateau comme ça.
Ils partent en mer, parfois pour plusieurs jours, sans jamais êtres sûrs qu’ils attraperont quelque chose.

Rinaldi écoute et Tony efface en même temps l’ardoise.

TONY
Parfois, c’est beaucoup de travail pour rien.
... Et puis il faut savoir que, plus le poisson est gros, plus il est vieux, donc plus il a d’expérience...
... Donc, plus il est dur à attraper.
Tu comprends ce que je veux dire, petit ?

Rinaldi dit oui de la tête. Tony a marqué 12 000 sur l’ardoise.

RINALDI
... Je pense que je vais retourner à Messine cet été... Ca fait trop longtemps que je n’y ai pas été.
TONY
Tu as raison, petit. Il faut garder des liens avec sa famille, tout le temps.
C’est la seule chose qui tienne dans ce pauvre monde.
RINALDI
... Oui.

Il dit « oui » à la phrase et « oui » au deal.

Emilio apporte les deux grappas. Tony lui donne la photo et l’ardoise. Les deux hommes trinquent.

TONY
Salute.
RINALDI
Salute.

NOUVEL APPARTEMENT – POURRI A SOUHAIT

Léon prépare ses affaires. Mathilde fait la gueule sur le rebord de la fenêtre. Léon enfile son manteau.

MATHILDE (boudeuse)
... Je préférais l’hôtel.
LEON
Mathilde, si t’avais pas dit des conneries au réceptionniste, on y serait encore, à l’hôtel, je te signale.
MATHILDE
J’ai pas dit des conneries, j’ai dit qu’on s’aimait.
LEON
Ouais !... De toute façon, j’aime pas les hôtels. Trop de passage, tout le monde a la clef... Ca me plaît pas.

Mathilde boude encore plus.

LEON
... Je préfère les immeubles...
En plus, il y a toujours des gamins dans un immeuble.
Tu vas peut-être te faire des copains ?
MATHILDE
Des copains ? Tu parles !
Dans mon immeuble, avant, ou ils avaient le nez dans la colle toute la journée et tu pouvais pas en placer une, ou ils avaient le nez dans les jeux électroniques et tu pouvais pas en placer une, non plus.
LEON
Tu noircis un peu la tableau, là ? Non ?
MATHILDE
A peine...
LEON
Ca doit quand même bien exister un gamin de 13, 14 ans... normal ?
MATHILDE
Oui... J’en vois plein à la télé.

Léon est un peu excédé par le manque de coopération de Mathilde.

LEON
Eh bien, t’as qu’à les regarder à la télé !

Il allume la télé.

LEON
Je serai pas long, Mathilde, OK ?
MATHILDE (gentille)
Pourquoi tu m’emmènes pas, Léon ?
LEON
C’est un trop gros coup.
MATHILDE
Ouais... Je suis bonne pour les miettes !
LEON (gentil)
Laisse-moi respirer un peu, Mathilde tu veux ?
J’ai beaucoup changé mes habitudes depuis que t’es là, tu sais ?
... Il faut que je me trouve un peu...
Et puis, la dernière fois, tu as vraiment failli y passer... Et ça m’aurait pas plu de te voir éclater sur les murs...
MATHILDE
Ce sont les risques du métier, non ?
LEON
... Tu es jeune, Mathilde... T’as encore une chance de t’en sortir.
Il faut pas la gâcher, cette chance. Il faut la préserver. Il y a plein d’autres choses à faire dans la vie, plein d’autres occupations...
MATHILDE
Il n’y a que deux choses qui sont réelles pour moi : l’amour et la mort.
Et pour l’instant, aucun des deux ne veut de moi !

Léon essaye de trouver des arguments, en vain.

LEON
Mathilde... Il y a quand même plein d’autres choses !
MATHILDE
Ah oui ? Quoi ? Vas-y, je t’écoute !

Léon cherche.

MATHILDE
Rien, je te dis ! Tout le reste me fait penser à un gros yaourt, tiède et rance.

Léon se met à rire, pas elle.

LEON
Non, excuse-moi... C’est l’image du yaourt qui me fait rire.
MATHILDE
T’as qu’à m’aimer et je serai la plus heureuse des femmes.
LEON
Oui, je sais ! Mais pour l’instant, tu n’es pas encore une femme. Alors, sois patiente.
... Il me faut du temps... Et toi aussi. Il faut que tu grandisses.
MATHILDE
... Je grandis plus. Je vieillis.

Léon soupire. Il prend sa sacoche et sort.

LEON
Je ne serai pas trop long. Deux jours maximum, promis.

Il ferme la porte. Mathilde reste triste, à sa fenêtre.

IL PLEUT SUR LA VILLE – MATHILDE S’ENNUIE

SERIE DE COURTES SEQUENCES.

- Elle est sur le rebord de la fenêtre et regarde cette eau qui dégouline et lave provisoirement la ville.

- Elle fume une clope

- Elle ouvre la contrebasse.

- Elle monte et démonte un uzi, dernier modèle.

- Elle regarde la télé, casque sur la tête, coincée dans son fauteuil. Elle finit par l’éteindre, tellement le programme lui paraît bête.

- Elle finit sa boîte de pêches au sirop, tout en écoutant sa musique.

- Elle se fait une série d’auto-portraits avec son polaroïd, grimace obligatoire.

IL NE PLEUT PLUS – RAYON DE SOLEIL SUR LA VILLE

Mathilde est dans une cabine téléphonique ouverte.

MATHILDE
... Bonjour, Madame, je voudrais parler à Janny, s’il vous plaît.
JENNY (off)
Ouais ?
MATHILDE (avec un petit sourire)
... C’est Mathilde.
JENNY (off)
OUAH !!
Mais qu’est-ce que tu fous ?! Où t’étais passée ??
Ca fait des mois que t’as disparu. Tout le monde croit que tu t’es fait buter, à l’école, surtout qu’il y a des mecs du FBI qui sont venus à l’école pour poser plein de questions sur toi !
MATHILDE (étonnée et fière)
Oh ?... Ils t’ont posé des question à toi ?
JENNY (fière)
Ouais, ma vieille ! Et même que j’ai rien dit, j’ai dit que je te connaissais pas.
Mais tu sais ce qu’elle a dit, cette salope de Raphaëlla ?
MATHILDE
Non ?
JENNY
Elle leur a dit que t’arrêtais pas de lui voler ses affaires et que ça l’étonnait pas que la police te recherche ! Tu te rends compte ?!
MATHILDE
Quelle ordure. Mais elle perd rien pour attendre, celle-là. Tu verras.
JENNY
Bon, qu’est-ce que tu fous ? Tu viens ?
MATHILDE
Non... Je ne peux pas, là... Je me suis cassée. Pour vivre ma vie à moi.
JENNY (étonnée)
... T’es partie toute seule ?
MATHILDE (avec un sourire)
... Non.

Jenny hurle.

JENNY
OUAH ! J’en étais sûre ! Allez, vas-y, raconte ! Je le connais ?
MATHILDE
Non.
JENNY
Allez, merde, accouche ! Il est beau ?
MATHILDE (émue)
... Oui, je crois.
JENNY
Oh l’autre ! « Oui je crois »...
Comment elle me la joue ! J’y crois pas !
Et t’as passé le cap ou pas ?
MATHILDE
... Comment ça ?
JENNY
Ben... T’as été au pieu avec lui ou pas ?
MATHILDE
Non... Pas encore...
Il est très timide... et très sensible.
JENNY
... Bon...
Mais qu’est-ce qu’il a de spécial ?
MATHILDE
... Je ne sais pas... Il est vrai. Il me touche. Je l’aime.

Mathilde a des larmes qui coulent sur ses joues.

MATHILDE
Tu vas me manquer, Jenny.

Elle raccroche doucement le combiné.

Le soleil se redresse. La ville est jaune.

RESTAURANT TONY

Le vieux Tony est à sa table habituelle. Il a trois petits anges face à lui. Ils ont les mains sur les yeux.

TONY
Personne ne triche, hein ? Attention...

Emilio arrive et dépose un gâteau au chocolat, surmonté de cinq bougies.

TONY
Vous pouvez ouvrir !

Les enfants hurlent de plaisir. Stansfield entre à ce moment-là dans le restaurant. Lui et six de ses hommes. Tony se raidit instantanément.
Stansfield souffle les bougies et se penche vers les enfants avec un sourire de crétin.

STANSFIELD
Joyeux anniversaire !

Sans sourire, il fait signe à l’un de ses hommes qu’il enlève les gamins et les regroupent avec Emilio. Les enfants ne bronchent pas. Comme s’ils sentaient que ce n’est pas le moment de jouer les capricieux.
Tony est très contrarié.


TONY
Tu as intérêt à bien parler, mon garçon, parce que pour l’instant, j’ai plutôt une mauvaise opinion de toi.

Norman sourit.

STANSFIELD
J’ai beaucoup de respect pour votre travail, Monsieur Tony.
A chaque fois que l’on a fait appel à vous, nous avons toujours été très contents du résultat.
C’est précisément ce qui me rend nerveux, aujourd’hui.
J’espère que vous excusez cette mauvaise humeur temporaire ?
TONY
Poursuis...
STANSFIELD (à un de ses hommes)
Allez me chercher ce porc !

On amène le jeune Rinaldi qui était venu voir Tony. Son visage est tuméfié de partout, il est méconnaissable.

STANSFIELD
Vous le reconnaissez ?
TONY
... Même sa mère ne le reconnaîtrait pas.

Stansfield regarde Rinaldi.

STANSFIELD
Vous avez raison.

Il sort son flingue et le tue. Comme on écrase une mouche. Tony se raidit fortement. Emilio tient les enfants.

STANSFIELD
J’ai une proposition à vous faire : vous gardez les 12 000 $, vous rappelez votre nettoyeur de merde et vous lui dites que son contrat est annulé.
Vous voyez, l’homme qu’il doit tuer, c’est mon patron et ça me ferait vraiment de la peine de le perdre, parce que c’est un bon patron.
Qui me laisse faire mon travail comme je l’entends... C’est agréable. Et puis 12 000 $ pour rien faire, c’est pas mal, non ?

Tony est réellement embêté.

TONY
Ecoute, mon garçon, tu connais aussi bien que moi le principe de ce genre de tueur : ils viennent de nulle part, prennent le contrat et disparaissent. Ce sont des solitaires, pire que des loups.

STANSFIELD
On peut avoir le nom et l’adresse du loup en question ?

TONY
Ces gars-là ne tiennent pas en place.
Ils changent de planque pratiquement tous les jours. Quand à son nom...
C’est un pseudonyme.

Stansfield marque un temps. Il dévisage Tony.

STANSFIELD (à son bras droit)
Rapproche-moi les enfants...

Tony ferme les yeux. Stansfield pose une arme sur la table. Les enfants sont en rang, devant la table.

STANSFIELD
... Allez, je te fais une faveur.
Dis-moi celui que tu aimes le moins. Je le buterai en premier.

Tony souffle doucement.

TONY
Tu sais, petit, je connais bien leurs parents ; je crois qu’ils n’apprécieraient pas ton sens de l’humour.
STANSFIELD (faussement naïf)
Ah bon ?
TONY (sérieux)
Si tu touches un cheveu de ces enfants, tu vas avoir tous les tueurs du pays pendus à ton cul !
STANSFIELD (un temps)
... Vous avez raison. C’est un peu risqué.

Stansfield tourne son arme et descend Emilio.

STANSFIELD
Lui, il avait une tête à pas avoir de famille. Allez, dépêche-toi, maintenant !

Tony est pétrifié. Les enfants hurlent et se jettent sous la table.

STANSFIELD
Sinon, je vais finir par gâcher cet anniversaire.
TONY (malgré lui)
... Léon... Leone MONTANA. Je sais qu’il est dans un petit hôtel dans Noho... Mais je ne sais pas où... Houston Street, je crois... Je ne peux pas t’en dire plus...
Même si tu descend la rue entière...

Stansfield range son arme et se lève.

STANSFIELD
Merci Tony.
La justice saura vous être reconnaissante pour votre précieuse collaboration.

Il montre le cadavre d’Emilio.

STANSFIELD
... Pour cet incident, vous voulez que j’appelle la police ?

Tony baisse les yeux et finit par dire « non » de la tête.
Stansfield sourit.

STANSFIELD
A la bonne heure !

Le groupe sort. Les enfants se jettent dans les bras de Tony.

DANS SON NOUVEL IMMEUBLE.

Mathilde est assise au pied de l’escalier, face à un long couloir et à une petite cour.
Une bande de cinq gamins, 13 ans environ, jouent au base-ball dans le couloir.

Mathilde les regarde jouer. L’un des gamins, a priori chef de bande, s’approche d’elle.

LE CHEF
T’es la nouvelle du 5ème ?

Mathilde dit « oui » de la tête.

LE CHEF (aux autres)
On va la mettre au courant tout de suite, hein ?
Ca évitera les malentendus.

Mathilde attend, curieuse.

LE CHEF (à Mathilde)
Tu peux pas rester ici, comme ça.
MATHILDE
Ah ? Pourquoi ?
LE CHEF
Parce que c’est payant.
C’est comme les parcmètres : si on s’arrête, faut payer. C’est la loi...
MATHILDE
... Et ça coûte combien ?
LE CHEF
Dix dollars... par mois.

Mathilde le regarde et sort une liasse de billets de 100.

MATHILDE
T’as de la monnaie sur 100 ?

Le môme est impressionné mais tente de ne pas le montrer.

LE CHEF (la joue pro)
... Attends, c’est Poly le trésorier.
(à Poly)
Poly ? T’as de la monnaie sur 100 ?
POLY (haussant les épaules)
Pourquoi tu me demandes ?
Tu sais très bien qu’on a plus une thune !

Mathilde lui sauve l’honneur. Elle tend son billet.

MATHILDE
... C’est pas grave...
On n’a qu’à dire que j’ai payé dix mois d’avance.

Le gamin prend le billet, perplexe.

LE CHEF
... OK... On n’a qu’à dire ça.
MATHILDE
Je peux rester dans l’escalier maintenant ?
LE CHEF
Euh... Ouais, ouais... Bien sûr.

Tout le monde est un peu surpris par la tranquillité de Mathilde.

UN GAMIN
... Tu veux une clope ?
MATHILDE
Oui... Merci.

Un autre gamin lui allume. Le dernier sort une bouteille de whisky.

LE GAMIN
Un petit coup ?
MATHILDE
Non merci...
Jamais d’alcool.

PLUS TARD – DANS LA COUR.

La bande et Mathilde jouent au base-ball.
La balle arrive sur Mathilde. Un peu trop vite : elle l’évite.

LE CHEF (hurlant)
Oh ! Mathilde, putain ! Cours ! Cours !

Mathilde court, ramasse la balle et la lance très maladroitement.
Le chef est furieux.

LE CHEF
... Putain ! T’es vraiment trop nulle !
Allez, dégage ! Retourne dans ton escalier !

Mathilde s’écarte du jeu, vexée.

LE CHEF
T’as peur d’une balle ?!
C’est pas vrai !! Les gonzesses !...
Allez va jouer ailleurs, c’est pas un sport de gonzesses !

Mathilde se lève ; cette fois, elle est vraiment vexée. Elle monte l’escalier. Elle ouvre la contrebasse, y prend un pétard. En bas, les gamins décident de faire une pause.

LE CHEF
Bon, on fait une pause, cinq minutes.
Poly ? Passe les clopes.

Mathilde rejoint les gamins en bas de l’escalier.

MATHILDE
Tiens, la peureuse, elle a un jeu pour toi.

Elle sort son pétard, ouvre le barillet.

MATHILDE
... Tu vas pouvoir prouver que t’as des couilles !
Roulette russe, vous connaissez ?

Elle montre une balle. Elle engage la balle et tourne le barillet.

MATHILDE
... Qui commence ?

DEVANT L’IMMEUBLE DE MATHILDE.

Il y a un fil jaune de police. Deux flics montent la garde. Une ambulance est ouverte, attendant son blessé.
Léon arrive en taxi. Il sait tout de suite qu’il s’est passé quelque chose. Mathilde. Il est angoissé pour elle. Il déboule du taxi. Balbutie quelques mots au premier flic.

LEON
... J’habite ici...

Il passe un peu en force. Au fond du couloir, au début de l’escalier, il y a un corps, petit, avec un drap blanc par-dessus. Du sang à l’extrémité du drap.
Les deux infirmiers soulèvent facilement le corps et le mettent sur le brancard. Léon a peur de ce chariot, de ce drap, de ce petit corps. Il soulève l’extrémité du drap. C’est des grosses tennis. Rien à voir avec les petits pieds de Mathilde. Il veut monter, mais un flic barre la route.

FLIC
Personne ne monte pour l’instant.
LEON
J’habite dans l’immeuble.

Le flic met la main sur la poitrine de Léon pour l’arrêter.

FLIC
Quand je dis personne ne monte, ça veut dire « personne ne monte ».

Dit-il d’un ton méchant. Léon le regarde fixement.

DANS L’APPARTEMENT.

Un flic en civil est assis face à Mathilde, qui est pleurs au fond de son fauteuil. Visiblement, le flic attend qu’elle ait fini de pleurer, pour l’interroger. Il regarde sa montre.
Deux autres flics fouillent doucement et délicatement l’appartement. Routine. Ils tournent autour de la contrebasse, sans l’ouvrir. Léon entre. Elle se jette dans ses bras. Il est soulagé. Elle pleure de plus belle.

LEON (tendre)
Ca va, c’est fini, je suis là.
MATHILDE (en pleurs)
Il faut pas que tu me quittes, Léon...
Je fais que des conneries, quand t’es pas là.
LEON
Je suis là, je ne te quitterai plus, Mathilde, plus jamais. Je te promets.
MATHILDE
Je t’aime tellement, Léon.
LEON
Moi aussi je t’aime, Mathilde et je ne veux pas te perdre.

Le flic est vraiment étonné par l’arrivée de Léon.

LE FLIC
Je voudrais vous parler cinq minutes, Monsieur.
Vous êtes son père ?

Léon lui fait signe du bras. Le signe est clair : ferme-la. Tout de suite. Le flic est un peu interloqué par autant d’autorité.

LEON (à Mathilde, gentiment)
Qu’est-ce que tu as fait ?
Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Raconte-moi.

Il lui caresse les cheveux. Elle se calme et renifle.



MATHILDE
... Ben... C’est les garçons de l’immeuble. Ils voulaient pas que je joue au base-ball. Ils ont dit que j’étais qu’une gonzesse qu’avait peur de tout.

Le flic écoute, intéressé.

LEON
Pauvre amour, et après ?
MATHILDE
Ben... je leur ai proposé de jouer à la roulette...
Comme on jouait nous...

Elle se remet à pleurer.

MATHILDE
... Et j’ai perdu.

Il la prend dans ses bras. Le flic est sidéré.

LEON
Pleure pas, Mathilde, je t’en supplie.
Tiens (mouchoir). Tu vas faire ton sac et on va partir un peu, d’accord ?
On va changer d’air ! Allez, dépêche-toi, je t’attends, OK ?
FLIC (déterminé)
Monsieur.
Je voudrais voir vos papiers d’identité.

Léon a déjà son flingue et gravé son identité, en trois exemplaires.

LEON
Allez, prépare tes affaires, on va aller dans un endroit beaucoup plus tranquille, tu vas voir. C’est presque la campagne.

Léon n’a même pas remarqué qu’il vient de descendre trois flics.

Mathilde met son appareil polaroïd et son nounours au fond de son sac. Une photo polaroïd tombe à terre. Ils quittent l’appartement. Plus de contrebasse. Juste le violon et la sacoche.
C’est en descendant l’escalier jusqu’en bas que l’on réalise ce que fut la montée de Léon : il y a des cadavres de flics pratiquement à chaque palier.
Ils sortent par derrière.
Léon et Mathilde, main dans la main, traversent la ville à pied.
Le soleil se fatigue. La ville est orange.

Il fait presque nuit quand STANSFIELD et sa bande arrivent en bas de l’immeuble de Léon et Mathilde. Dans l’appartement, c’est maintenant les corps des trois flics qui sont recouverts d’un drap blanc.
Le chef de police est sur les lieux. STANSFIELD entre.

LE CHEF (nerveux)
... Qu’est-ce que vous venez foutre ici ?

STANSFIELD fait le tour de l’appartement.

STANSFIELD
... On suit le mec depuis un moment.

STANSFIELD trouve le polaroïd oublié. Dessus, Mathilde fait des grimaces.
STANSFIELD est un peu perplexe, puisqu’il reconnaît la petite fille du début.

LE CHEF
Et on peut savoir le nom du cyclone ?
STANSFIELD
... Léon.

Léon est sous la douche. Le visage entre les mains.
Visiblement, il essaye un peu de reprendre ses esprits.
La porte de ce nouvel appartement s’ouvre, après quelques coups qui ressemblent fortement à un code. Mathilde entre. Léon a un mouvement rapide dans la douche. Sa main s’est rapprochée d’un flingue.

LEON
Mathilde ?

Mathilde passe devant la porte de la salle de bains et gratte au passage.

MATHILDE
Oui... Tout va bien.

Elle va dans la chambre et déballe ses courses, que des produits de maquillage. Elle se met près de la fenêtre et commence à se maquiller.

Léon s’est enroulé dans une serviette de bain, attachée à sa taille.
Il entre dans le salon.

LEON
Mathilde ?

MATHILDE (off)
Oui... je suis là, j’arrive.

Léon va à la fenêtre et regarde l’extérieur.
Quelque chose a changé chez Léon. Une fatigue de tout ça, peut-être.
Il vient s’asseoir sur le fauteuil.
Le walkman de Mathilde traîne.
Il hésite, puis finalement le met sur ses oreilles et le branche.
C’est une musique douce, presque classique. Très belle, comme Mathilde qui vient de rentrer. Elle a sa belle robe, que Léon lui a offerte, elle est maquillée. Elle a vingt ans.
Léon a la bouche ouverte à toutes les mouches. Elle lui sourit et vient s’accroupir devant lui.
Il enlève le casque de ses oreilles.

LEON
Qu’est-ce qu’il se passe ?
MATHILDE (étonnée)
Rien... Pourquoi ?
LEON
Ben... Je ne sais pas, d’un seul coup, le maquillage... Tout ça... Ca va ?
Tu te sens bien ?
MATHILDE
Ben oui ! Ca va très bien !
J’ai mis la belle robe que tu m’as offerte, je me suis un peu maquillée...
J’ai essayé de me faire belle, quoi !
Ca te plaît pas ?
LEON (timide)
... Si.
MATHILDE
Eh bien, dis-le !
LEON (un temps)
... Ca me plaît...

Mathilde sourit et se lève.
Elle va dans la cuisine.
Léon se sent bizarre, un peu comme s’il était en train de glisser dans un piège, sans pouvoir rien y faire.
Mathilde revient avec un verre de lait qu’elle confie à Léon.
Elle baisse les stores en tissu pour adoucir la lumière trop dure du soleil.
Mathilde s’agenouille devant lui. Léon n’ose plus bouger.

MATHILDE
... Tu bois pas ?
LEON
Je préfère attendre un peu...
Je sens que je vais encore m’étrangler.

Mathilde lui prend le verre des mains et en boit la moitié.
Elle passe sa langue sur ses lèvres pour enlever le lait.
Léon la regarde, comme un enfant devant un bonbon.
Elle lui rend son verre. Mathilde ressemble à un chat tranquille.

MATHILDE (doucement)
Je suis amoureuse de toi, Léon...
Totalement.
C’est la première fois que je sens ça aussi fort.
C’est la première fois aussi que je me sens en confiance avec un homme.
J’ai confiance en toi.

Elle lui caresse la main.

MATHILDE
... J’aime tes mains...
(un temps)
Léon... entre tes mains... J’aimerais que tu sois mon premier fiancé.

Léon récupère sa main et engloutit le reste du lait.

Il regarde Mathilde avec autant de tristesse que de bonheur.
Mathilde prend, du bout du doigt, la goutte de lait que Léon a au coin des lèvres et la met dans sa bouche.
Léon a les larmes au bord des yeux.

LEON (mal)
... Je ne peux pas, Mathilde... Je ne peux pas.
MATHILDE (avec un sourire triste)
... T’as une autre fiancée ?
LEON
... Non...
MATHILDE
... Je te plais pas ?
LEON (sincère)
... Si...
(Léon marque un temps)
... Tu es la plus belle, Mathilde.

Mathilde semble soulagée par ces paroles magiques.
Elle met son visage sur les genoux de Léon, qui lui caresse les cheveux maladroitement.

MATHILDE
Tu sais, les filles, elles y pensent longtemps à leur premier fiancé... Moi je le voyais les cheveux gris, en costume...
... Bien coiffé... Un peu comme le père de Georgia. Georgia, c’est une copine de classe... Genre de mec qui assure, quoi ! C’est drôle, hein ?

Léon fait « oui » de la tête, sans vraiment savoir à quoi il dit « oui ».

MATHILDE
... Mes copines disent que la première fois qu’on fait l’amour, c’est l’horreur.
Qu’on a mal partout après...
Mais c’est parce qu’elles font ça avec des hommes qu’elles aiment pas.
En fait, c’est pour frimer qu’elles font ça, au début. Après, elles aiment ça.
... C’est comme les clopes.
(un temps)
Moi, j’ai envie d’aimer ça dès la première fois.

Léon a fermé les yeux. Il a comme une douleur sur son visage.

MATHILDE
Combien t’en as eu de fiancées, toi ?
LEON
... Je ne sais pas.
MATHILDE
Ben... Quand même ! 1... 2... 10... 100... 1000 ?à peu près, quoi ?

LEON
... Mathilde, je n’ai pas envie de parler de ça.
MATHILDE
Pourquoi ? T’en as eu beaucoup et t’as peur que ça me choque, c’est ça ?
Ca me choquera pas, tu sais. J’ai l’habitude !
Mon père, c’était un vrai lapin. Il se tapait la greluche qui me servait de mère dans tous les coins de la maison.
Dès qu’une porte était fermée, tu pouvais être sûr qu’ils étaient en train de baiser derrière !
Quant à ma sœur, si tu n’es pas sorti avec, tu es l’exception de l’immeuble !
LEON
Arrête, Mathilde. Ne parle pas comme ça.

Mathilde a les yeux brillants. Des larmes naissantes.

MATHILDE
Je parle parce que tu ne parles pas, Léon.
Je te fais des déclarations d’amour depuis une heure et tu ne dis rien. C’est pour ça que je suis nerveuse et que j’arrête pas de parler.
Dis-moi que tu m’aimes, ou que tu ne m’aimes pas, ou que t’en aimes une autre.
... Mais dis-moi quelque chose.

Léon s’y reprend à vingt fois, avant de parler.

LEON
... J’ai eu une fiancée... Il y a longtemps.
Avant de venir ici, dans mon pays.
J’avais 14 ans... On flirtait, comme des gamins...
Son père ne voulait pas qu’elle me voie.
Ma famille n’était pas très fréquentable.
MATHILDE
Et alors ? Tu l’emmerdes, le père, non ?
Vous vous voyiez quand même ?

Léon marque un long temps avant de dire « oui » de la tête.

LEON
... Il l’a tuée, d’une balle dans la tête...

Mathilde est écœurée.

MATHILDE
... C’est dégueulasse.
J’espère que tu l’as buté, ce malade ?
LEON
... Oui. Le jour où il est sorti de prison. Je l’ai laissé faire dix pas... Pas un de plus.
Et paf. A deux cents mètres. A la lunette. Le soir-même, j’ai quitté le pays et je suis venu ici, rejoindre mon père qui travaillait pour Tony.
... J’avais 17 ans. Depuis, j’ai jamais quitté la ville...
Et j’ai jamais eu d’autre fiancée...

Léon la regarde avec beaucoup de tendresse.

LEON
... Tu vois, je ne serais pas un bon amant Mathilde.
MATHILDE
Léon, je ne sais pas grand chose sur la vie... Je sais seulement que je t’aime...
Et que l’amour, c’est plus fort que tout.

Léon est de plus en plus fébrile, comme un enfant.

LEON
Peut-être... Sûrement... Mais... Ca me fait peur, Mathilde.

Cet aveu lui met les larmes aux yeux. Mathilde lui caresse le visage.

MATHILDE
N’aie pas peur, Léon.
L’amour, quand il est beau comme ça, on ne doit pas en avoir peur.

Elle lui caresse le torse.

MATHILDE
... Je veux que tu sois le premier à me toucher... Le premier à me faire l’amour.
Personne d’autre avant toi.

Elle se relève et avec pudeur enlève sa culotte sans enlever sa jupe. Léon s’est mis à pleurer, devant son incapacité à refuser. Mathilde est trop jeune, mais aussi trop belle, trop adorable et trop douce et tendre...
Elle se met doucement, tout doucement sur lui.

LEON (en larmes)
Pourquoi moi, Mathilde, pourquoi moi ?

Mathilde se penche en avant et lui parle à l’oreille.

MATHILDE
... Parce que tu le mérites, Léon...

Léon la serre dans ses bras.
Il est bouleversé de bonheur, de honte, de plein de choses, de toute façon, il ne contrôle plus très bien.
Mais diable, que c’est beau de les voir doucement faire l’amour.

MATIN

Un beau matin, comme on aimerait tous les matins.
Léon est dans son lit. C’est la première fois qu’on le voit dans un lit et en plus, comble du laisser-aller pour lui, il dort.
A côté de lui, sur une petite table, il y a quand même l’artillerie.
On ne sait jamais. De l’autre côté, il y a Mathilde qui le regarde dormir, un sourire aux lèvres, parce qu’il est presque mignon quand il dort. Elle amorce un mouvement pour se lever. Léon se redresse d’un coup.
Sa main est partie vers l’artillerie. Il aperçoit Mathilde et la chambre feutrée.
Mathilde lui met la main sur la poitrine et l’oblige gentiment à s’allonger de nouveau.

MATHILDE
T’as bien dormi ?
LEON
... Je dors jamais vraiment.

Mathilde sourit.

MATHILDE
Ah oui ? J’oubliais !
... Quand tu fais semblant de dormir,
si tu pouvais éviter de ronfler, ça serait bien !
LEON (piégé)
... J’ai ronflé ?
MATHILDE
Comme un bébé !

Elle se lève et enfile un jean.

MATHILDE
Je vais chercher du lait pour le petit déjeuner... Je reviens.

Elle l’embrasse.

MATHILDE
... Je t’aime, Léon.

Léon est timide.

LEON
... Tu... Tu fais le code, quand tu rentres, hein ?
MATHILDE
Oui.
LEON
Trois coups, puis deux coups.

Elle dit oui de la tête. Elle le regarde avec tendresse.

MATHILDE
Je peux te poser une question personnelle ?
LEON
... Oui.
MATHILDE
... T’en fais quoi, de tout cet argent que tu gagnes ?

LEON
... Rien, pour l’instant.
MATHILDE
Il serait peut-être temps d’en faire quelque chose, non ?
LEON
Oui, comme quoi ?
MATHILDE
Je ne sais pas... Partir loin tous les deux, par exemple...
Et oublier tout ça...
LEON (un temps)
... Loin... Où ?

Mathilde sourit.

MATHILDE
Je vais t’acheter une mappemonde, tu verras. Le Bronx est même pas marqué dessus, tellement le reste est grand.

Elle va vers la sortie.

MATHILDE
... Réfléchis...

Mathilde quitte l’appartement. Léon s’enfonce un peu dans le lit. Il met, timidement, ses bras en croix et apprend peu à peu à profiter d’un lit.

DANS L’IMMEUBLE

Mathilde revient avec ses bouteilles de lait. Elle sort de l’ascenseur et se retrouver une main sur la bouche.
L’homme fait partie des services d’intervention de la police : gilet pare-balles, gants, masque et uzi en main. Il n’est pas seul. Ils sont sept.

LE CHEF (à voix basse)
A partir de maintenant, tu ne fais plus de bruit et tu réponds par « oui » ou par « non », d’un mouvement de la tête, aux questions que je te pose, OK ?

Mathilde dit « oui » de la tête. Elle a vite compris.

LE CHEF
Il est tout seul ?

« Oui » de Mathilde.

LE CHEF
Il sait que tu dois revenir ?

« Oui » de Mathilde.


LE CHEF
... Tu as les clefs de l’appartement ?

« Oui » de Mathilde. Le chef réfléchit un instant.

LE CHEF
Il y a un code pour entrer, une façon de frapper ou quelque chose ?

« Oui » de Mathilde.

Elle approche sa main du mur : deux coups, trois coups, deux coups. Le code est mauvais.

Le chef est satisfait quand même. Il fait signe au groupe qui se met en place. On déplace Mathilde à l’angle de l’escalier. Un homme reste avec elle.

L’HOMME
N’aie pas peur.
MATHILDE
... Je n’ai pas peur.

Les trois premiers flics sont en place. Le chef est nerveux. Tout le monde est prêt. Il tape le code sur la porte.

La réponse ne tarde pas : à l’intérieur, une musique classique démarre, à fond. Les flics entrent, les uns après les autres, en progression commando.
Du couloir, on voit bien la porte ouverte de l’appartement, et on voit bien aussi la main, au-dessus de la porte qui se referme doucement.

Dans le couloir, les autres flics n’ont rien le temps de dire. On entend, off, le carnage : cris et coups de feu, pendant vingt secondes. Puis la porte s’ouvre, à nouveau, toute seule. Il y a trois cadavres dans le couloir de l’appartement, pendant que le dernier, celui qui est avec Mathilde, parle au talkie-walkie.

LE FLIC
Ca merde ici ! Envoyez du renfort ! Un maximum ! Grouillez !

Mathilde a mis la main dans son cabas et a ressorti un flingue qu’elle laisse le long de son corps. Sur le côté de la porte d’entrée, on aperçoit une minuscule glace. C’est le périscope de Léon qui surveille la progression des trois flics.
Deux d’entre eux progressent à l’abri de paravents anti-émeutes.
D’un seul coup, la voix de Léon fend le silence.

LEON (off, hurlant)
Mathilde ?
... Maintenant.

Léon déboule de nulle part et arrose le couloir de sa kalachnikov. Les trois flics ne font pas long feu. Mathilde tend le bras, descend le flic qui était au palier inférieur et braque celui qui s’occupait d’elle.

LEON (fort)
Mathilde ?!

Elle apparaît, au bout du couloir, son otage devant elle, ses bouteilles de lait au bout du bras. Léon est soulagé de la voir.

LEON
Reste pas de dos ! Tourne-toi !

Mathilde s’exécute et marche à reculons.
Son otage lui sert de protection et reste face à elle. Léon protège sa retraite, du bord de l’appartement.

Un groupe de flics, une dizaine, est en train de monter les escaliers.
Léon défonce le bloc d’incendie, déroule le tuyau dans le couloir, jette la hache dans l’appartement et ouvre l’eau à fond. Le tuyau, fou, bat dans le couloir.
Mathilde est presque à la porte. Les flics déboulent du bout du couloir.
Léon ouvre le feu. La riposte est immédiate. Heureusement que Mathilde est derrière son otage, dont le gilet pare-balles est insuffisant. Léon et Mathilde rentrent dans l’appartement et referment la porte, laissant l’otage crucifié sur la porte.
Mathilde est nerveuse.
Léon est concentré.

MATHILDE
Pourquoi t’as branché le tuyau, j’ai pas compris ?
LEON
Ca va les occuper cinq minutes !
Ca fait combien de temps qu’ils sont là ?
MATHILDE
Je ne sais pas... Cinq minutes.
LEON
Bon ! Les tireurs ne sont peut-être pas encore en place.

Léon se colle contre le mur et libère le rideau-volet qui remonte et laisse éclater la lumière.
Laisse éclater aussi la fenêtre : ils se font canarder comme jamais.

LEON
... Dix minutes au moins.. Pas cinq.

Dans le couloir, les flics parviennent à maîtriser le tuyau fou et à couper l’eau. A quatre pattes, Léon et Mathilde se dirigent vers la cuisine. Il a repéré la hache et son étui à violon, au passage. Mathilde est de plus en plus nerveuse.
Léon, de plus en plus concentré.

MATHILDE
Comment on fait pour se sortir de là maintenant, Léon ?
LEON
Laisse-moi faire ! On va se casser, je te dis !

Il tire dans le vide-ordures et l’explose. Il l’élargit à coups de hache. Léon jette dans le vide-ordures son manteau, le contenu de sa sacoche, et son violon (armes, grenades, etc...). Mathilde jette, à son tour, nounours et polaroïd.

Dans le couloir, les sacs de sable se montent en mur, les paravents anti-émeute et les flics qui vont avec, se multiplient. Un flic se met en position avec un lance-roquette et tire. La porte de Léon explose et la roquette fumigène inonde l’intérieur de fumée.

Léon aide Mathilde à s’engouffrer dans le vide-ordures. A la moitié, elle semble réaliser quelque chose.

MATHILDE
Mais... Léon ? Tu passeras jamais ! Je passe à peine !?
LEON (souriant)
Je sais, mon amour !

Mathilde se met à pleurer.

MATHILDE
Non ! Je veux pas te laisser là !!
LEON
Mathilde, écoute-moi !!
MATHILDE
Non, non ! Je veux pas partir !
Je veux pas !!

Il lui prend le visage dans les mains, sèchement.

LEON
Ecoute-moi, bordel !!
A deux, on n’a aucune chance de s’en sortir !
Si je suis tout seul, je m’en sortirai !
Fais-moi confiance ! Je suis en pleine forme, Mathilde, aujourd’hui !
J’ai bien dormi ! Je t’aime ! Je suis heureux !
Et j’ai bien réfléchi ! On va prendre tout l’argent que j’ai chez Tony et on va partir, OK ? Tous les deux ! On va partir dès demain.
MATHILDE
Tu dis ça pour ma rassurer
LEON
Pas du tout, Mathilde ! Je te dis ça parce que c’est vrai ! Et même qu’on va acheter la mappemonde dont tu parlais, et c’est toi qui vas choisir, OK ? On ira où tu veux ! Je te suivrai, tu verras, Mathilde !!

Il l’embrasse partout sur le visage. Mathilde est un peu perdue.

LEON
Allez, vas-y ! Te fais pas repérer !
Je finis ça et on se retrouve chez Tony, OK ?
Ecarte les bras pour ne pas descendre trop vite. Voilà, c’est bien.
Chez Tony ! Dans une heure ou deux, OK ?
Je t’aime, Mathilde !

Il l’embrasse de nouveau.

MATHILDE
Moi aussi, mon amour.

Il la pousse. Mathilde est engloutie par le vide-ordures.
Léon plaque son dos contre le vide-ordures et éclate en larmes.
Il pousse un cri terrifiant.
Dans le couloir, les trois flics de première ligne se regardent à travers leurs masques à gaz et décident de rentrer par la porte éventrée.

Mathilde arrive dans la poubelle. Elle sort le bout de son nez : personne dans les parages.
Elle sort doucement et récupère une partie des armes.

APPARTEMENT

Un des flics, blessé, masque à gaz sur le nez, sort de l’appartement et du nuage de fumée qui s’en dégage.
Il est tout de suite protégé et pris en charge par un autre flic.
On le met un peu à l’écart.

UN CHEF
Descends, mon gars, descends !
La journée est finie pour toi !

Il lui tape amicalement sur l’épaule. Le flic blessé s’exécute et descend d’un niveau. Il marque un moment de surprise quand il s’aperçoit que l’escalier est littéralement envahi de policiers, de haut en bas.
Le flic blessé passe devant tous ses camarades et arrive au niveau inférieur.
Les flics sont partout, les sacs de sable montent encore. Il règne une ambiance de guerre de tranchée. Il n’a toujours pas enlevé son masque à gaz.
On l’assoit sur un banc. On commence à lui enlever son masque.
Un médecin arrive et regarde le bras du flic. On lui enlève son masque. C’est Léon.

DOCTEUR
Ca a l’air profond. Il vaut mieux que vous descendiez au camion, ils vont vous faire ça bien.

Un chef-flic ne reconnaît pas Léon.

LE CHEF
Vous êtes de la 3ème ?
... Ca barde au-dessus, hein ?

Léon dit « oui » de la tête.

DOCTEUR
Laissez-le respirer cinq minutes !!
(à Léon)
Vous voulez que je vous accompagne ?

Léon dit « non » de la tête.

LEON
Je vais remettre un peu le masque. Je respire mieux avec.
DOCTEUR
Oui, vous avez raison.
Restez là deux minutes. Je repasse vous chercher, OK ?
LEON
OK.

Le chef s’en va. Tout semble bien se passer. Il n’y a qu’une chose que Léon n’a pas remarquée : c’est que le bras droit de STANSFIELD montait l’escalier, qu’il a reconnu Léon, et qu’il est redescendu, sûrement pour prévenir. Mathilde est sortie de sa poubelle.
Elle observe, du coin, les allées et venues dans la rue. Ballet de voitures de police et des ambulances.

DANS L’APPARTEMENT

Un flic en progression pousse la porte de la cuisine. Une grenade lui tombe devant le nez.
L’explosion secoue tout le couloir. Les flics s’affolent de plus belle.
Au niveau inférieur, Léon en profite pour se lever et descendre discrètement. Il descend tous les étages, sans encombre.
Il arrive en bas, face à ce long couloir dont on aperçoit, au bout, la rue, cramée de soleil.

RALENTI

Derrière lui, sans qu’il le voie, sans qu’il le sente, STANSFIELD s’est mis dans son pas.
STANSFIELD lève le bras. Il a une arme dans la main. Le canon se lève à la hauteur de la nuque de LEON.

Léon avance et ne voit que cette sortie lumineuse, synonyme de liberté.
Mais sa vision devient progressivement plus blanche et l’image doucement se penche, sans un bruit.
L’image qu’il a maintenant est complètement de travers et de plus en plus blanche. L’image est surexposée, puis d’un seul coup : NOIR.
Léon est mort. Sans même s’en rendre compte.
Mathilde est toujours en observation.
Le bras droit de Stansfield sort de l’immeuble avec le bras en l’air. Il s’adresse à tous les flics.

BRAS DROIT
C’est bon ! On l’a eu !
C’est fini !

Quelques flics applaudissent, d’autres sifflent.
Mathilde s’est adossée au mur et s’effondre en larmes.

Stansfield est dans le couloir, au pied de Léon, les différents chefs viennent le saluer.

UN CHEF
Putain ! Jamais vu ça !
UN AUTRE
Il était à deux doigts de me filer entre les pattes, en plus !
STANSFIELD
C’est lui qui a tué Richmond, mon chef, il y a deux jours... Et Rinaldi aussi.
On est sur sa trace depuis des mois.

Un chef lui tape sur l’épaule, mais on le sent amer : il a, lui aussi, perdu beaucoup d’hommes.

LE CHEF
Joli coup.

RALENTI

Mathilde déboule de sa cachette. Elle a le grand manteau de Léon. Un flingue silencieux au bout du bras. Le visage dur et fermé comme jamais. Devant l’entrée de l’immeuble, deux flics la regardent, avec étonnement. Ce sera leur dernière expression.
Elle rentre dans le couloir de l’immeuble. Au fond, STANSFIELD rit aux éclats avec ses camarades.
Mathilde progresse jusqu’au drap blanc, qui est par terre. Elle s’accroupit, soulève l’extrémité. Léon a un peu de sang partout, mais son visage est doux et reposé. Mathilde lui caresse la joue.
Un homme tape du coude STANSFIELD. Le groupe se tourne et aperçoit la jeune fille, au pied du corps.
Mathilde embrasse Léon sur la bouche et se redresse. Elle a lassé son arme à terre.

Elle regarde STANSFIELD, droit dans les yeux, avec un grand sourire.
STANSFIELD ne comprend pas. Mathilde sort la main de sa poche et lui lance quelque chose.
STANSFIELD attrape l’objet à la volée. Il s’agit d’un anneau en fer.
STANSFIELD comprends de moins en moins.

Mathilde ouvre les deux pans de son manteau : à l’intérieur, une dizaine de grenades sont accrochées un peu partout.
Il manque une goupille à l’une d’entre elles.

STANSFIELD A TOUT COMPRIS.

EXPLOSION GENERALE – RADICALE – TOTALE.

Le souffle effroyable déborde jusque dans la rue.
Toujours au ralenti, des milliers de petits débris en tous genres retombent en pluie sur la rue.
Une pluie encore plus sale que d’habitude.




FIN
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 16:56    Sujet du message: Léon Répondre en citant



tournage
Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 17:00    Sujet du message: Léon Répondre en citant





Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 17:03    Sujet du message: Léon Répondre en citant





Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 17:11    Sujet du message: Léon Répondre en citant





Revenir en haut
mymy
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 2 Avr 2009 - 17:15    Sujet du message: Léon Répondre en citant





Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:00    Sujet du message: Léon

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Le Monde De Selenia Index du Forum -> Le Royaume des sept terres -> Laurent Boutonnat et Luc Besson -> Besson Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Aller à la page: 1, 2  >
Page 1 sur 2

 
Sauter vers:  

Portail | Index | Panneau d’administration | créer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
darkages Template © larme d'ange
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com